Ne me croyez pas sur parole

Ne me croyez pas sur parole

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Les nouvelles technologies et les réseaux sociaux nous rendent-ils accros ? Oui.
Nous rendent-ils tristes ? Probablement.
Nous rendent-ils stupides ? C’est ce qu’on va voir.

 

Introduction

Dans le contexte global de la société du selfie et de l’ultra-connectée, les nouvelles techniques de l’information et de la communication changent nos vies, et la position des « influenceurs » et « influenceuses » questionne nos rapports politiques. L’audience de certain·e·s de ces « créateur·ice·s de contenus » reste mesurée, tandis que d’autres croissent comme de véritables entreprises médiatiques. Le nombre de followers ne garantit peut-être pas la qualité des analyses proposées par les influenceur·ses, mais cette quantité est presque toujours un argument de vente pour les « consommateurs de contenu », en parfait accord avec la logique marchande capitaliste. Nombre d’abonné·es, nombre de likes, nombre de retweets : sur Instagram et Twitter, on discerne facilement les « gros » comptes qu’il faut suivre et les nouvelles « tendances » du moment. À mesure que les machines assurent la gestion algorithmique de nos vies, c’est L’Argumentum ad populum ­— plus on est nombreux, plus on a raison — qui semble faire système.

Les « comptes militants » galvanisent, rassurent, agacent…. mais surtout ils suscitent l’adhésion émotionnelle grâce au lien de confiance établi avec un visage, un graphisme, une identité en particulier. Les partis politiques et les entreprises capitalistes l’ont bien compris et mettent à profit ce « capital sympathie » au moyen de campagnes. A ce point que même certains blogs de mode ont su évoluer avec l’air du temps en devenant « écoresponsables », « éthiques », voire « conscious ».

Dans cet océan narcissique de la mise en scène généralisée, parcourant les furtifs débats qui bourgeonnent en commentaires de « posts » ou de « live insta », j’ai assisté il y a peu à l’échange suivant :

« Il ne faut plus lire ou écouter les œuvres de cette autrice car elle est haineuse.
— Ah bon ? Qu’est-ce qu’elle a dit de haineux ?
— Je ne sais pas exactement, et je n’ai personnellement pas la force émotionnelle d’aller lire ce genre de choses, mais si [insérez le nom d’une personne influente] le dit, je le crois et tu peux lui faire confiance à 100 %. »

Mince, je ne sais pas si l’autrice en question est haineuse, si elle a dit une « horreur », mais apparemment il faut faire totalement confiance à [insérez le nom d’une personne influente] et ne plus jamais lire ses œuvres. Si je mentionne cet échange, c’est qu’il est malheureusement très banal sur la « toile » et qu’il illustre une forme de conformisme que je trouve stupéfiante quand elle se manifeste, carrément inquiétante quand elle se mue en habitude.

Bien sûr, le besoin de faire communauté n’est pas quelque chose de mauvais en soi. Mais qu’est-ce qu’une communauté aujourd’hui ? Nous sommes des animaux sociaux et nous souffrons de solitude, atomisé·es dans des sociétés individualistes, « désirant l’intimité mais la craignant ». Dans ce contexte mortifère, les nouvelles technologies viennent reconfigurer nos rapports interpersonnels, comme le constate Sherry Turkle, professeure d’études sociales en science et technologie :

« Au cours des 15 dernières années, j’ai étudié les technologies de communication mobile et j’ai interrogé des centaines et des centaines de personnes, jeunes et vieux, au sujet de leurs vies branchées. Et ce que j’ai trouvé est que nos petits appareils, ces petits appareils dans nos poches, sont si puissants psychologiquement qu’ils ne changent pas seulement ce que nous faisons, ils changent qui nous sommes.
La technologie nous séduit principalement là où nous somme le plus vulnérables. Et nous sommes vulnérables. Nous sommes seuls, mais nous avons peur de l’intimité. Et donc des réseaux sociaux aux robots sociables, nous concevons des technologies qui vont nous donner l’illusion de la compagnie sans les exigences de l’amitié. […] La connexion constante change la façon dont les gens se conçoivent eux-mêmes. Elle façonne une nouvelle façon d’être. La meilleure façon de la décrire est “je partage donc je suis”. Nous utilisons la technologie pour nous définir en partageant nos pensées et nos sentiments alors même que nous les pensons et les ressentons. »

 

 

Cette analyse m’interpelle car certains comportements abusifs sont favorisés par des outils numériques qui ont très rapidement débarqués dans nos vies connectées. On connaît par exemple les conséquences désastreuses du harcèlement en ligne, subi notamment par les militantes féministes qui dénoncent les violences masculines. On commence à réaliser les impacts physiologiques, sociaux et écologiques des technologies numériques, et la manière dont les puissants s’en servent pour manipuler l’information. Dans le documentaire Stare into the lights my pretties (Regardez la lumière mes jolis), la neuroscientifique Susan Greenfield prévient :

« Cela peut sembler extrême, mais si nous faisons sans cesse appel à une mémoire externe, cela va avoir un impact énorme sur la manière dont nous interagissons, sur la vitesse avec laquelle les idées nous viennent, ce que nous en faisons. Les plus jeunes générations sont peut-être désavantagées parce qu’elles n’ont pas de tels processus mentaux, que leur mentalité relève plus du copier/coller. »

 

 

Mais qu’en est-il de notre faculté personnelle de jugement et de raisonnement critique ? Dans l’exemple plus haut, la personne dit ne pas avoir la « force émotionnelle » de vérifier des faits – fait sur la base desquels elle trouve néanmoins la « force émotionnelle » de proférer des accusations de « haineuse ». Certes, les journées de travail sont fatigantes ; à cela s’ajoute nos soucis et différentes oppressions subi·es. Certes les notifications constantes nous harassent pour nous séduire et attirer notre attention ; et nous avons du mal à rester concentré·es. Et je conçois parfaitement qu’on n’ait pas toujours la « force émotionnelle » de consulter tel contenu si on risque de faire face à des images violentes sans y être préparé·es. Ça m’arrive aussi, je dois le reconnaître. Toutefois, lorsqu’un sujet grave est en jeu, et qu’on s’apprête à le trancher hâtivement en proférant des injures, je pense qu’il y a danger à foncer tête baissée. Pour raisonner intelligemment, et je m’inclue moi-même dans cette critique, nous devrions rester prudent·es, nous méfier de l’influence des autres, de leurs dogmes et de leur autorité. C’est ce que je vais essayer d’esquisser à travers quelques définitions puis par mon expérience personnelle.

 

Le dogme

 

Selon Larousse, le dogme est aujourd’hui « un point fondamental et considéré comme incontestable d’une doctrine religieuse ou philosophique », une « opinion donnée comme certaine, intangible et imposée comme vérité indiscutable ». Je retiens ici que le dogme est non seulement une opinion irréfutable, qui ne peut pas faire l’objet de critique, mais qu’il nous est en plus imposé. J’énonce un dogme si j’exerce sur vous une pression physique, psychologique, ou autre pour vous forcer à accepter mon opinion, sans tolérer la critique. Pas vraiment aimable.

Historiquement, le mot dogme apparaît en 1570 et vient du grec dogma qui signifie « ce qui paraît bon ». Il contient la racine indoeuropéenne que l’on retrouve dans le latin docere « apprendre » et decet, qui a donné décent. Le dogme est l’apprentissage de ce qui paraît bon ; jusque-là tout va bien. Mais à partir du XVIIe siècle ça se gâte, et dogmatique prend la valeur péjorative de « qui affirme avec autorité ». Comme si l’étymologie nous avertissait d’un danger : l’enfer de l’autorité dogmatique est pavé de l’apprentissage de ce qui paraît bon. Pour l’anarchiste Sébastien Faure, le dogme est indissociable de l’autorité. Il est d’ailleurs une des institutions de la domination, au côté de l’État et de la Propriété :

« Le dogme religieux ou laïc tranche de haut, décrète brutalement, approuve ou blâme, prescrit ou défend sans appel : “Dieu le veut ou ne le veut pas — La patrie l’exige ou l’interdit. — Le droit l’ordonne ou le condamne. — La morale et la justice le commandent ou le prohibent.” »

C’est pourquoi, si on suit son raisonnement, les anarchistes s’attellent à combattre les dogmes et les religions au même titre que les flics et les patrons. C’est plus facile à dire qu’à faire, nos cerveaux ont littéralement évolué en croyant les fausses nouvelles et en confirmant ce qu’on pense déjà. Des croyances, nous en avons tous et toutes — par exemple moi je fais pipi sous la douche pour sauver la planète —, et on a vite fait de prendre nos croyances pour des certitudes. Mais à l’inverse d’une religion qui « pèse sur les consciences et tyrannise les volontés », l’Anarchie « n’a pour point de départ aucune “révélation” ; elle ne connaît pas l’affirmation dogmatique ; elle répudie l’apriorisme ; elle n’admet pas l’idée sans preuve ». Dans la lutte contre toutes formes de domination, ce n’est pas l’apprentissage que nous combattons, c’est l’autorité.

 

L’autorité

 

Comment définir l’autorité ? Selon Larousse, c’est le « pouvoir de décider ou de commander, d’imposer ses volontés à autrui. » Il s’agit aussi du « crédit, l’influence, le pouvoir dont jouit quelqu’un ou un groupe dans le domaine de la connaissance ou d’une activité quelconque, du fait de sa valeur, de son expérience, de sa position dans la société, etc. »

L’étymologie latine d’autorité nous apprend que auctoritas, relève à la fois du « pouvoir d’imposer l’obéissance » et du « crédit d’un écrivain, d’un texte ». Il a une racine commune avec augur (qui fait référence au pouvoir religieux), puis auctor (qui désigne Dieu) — ce qui a plus tard donné le mot auteur. La notion d’autorité semble donc comporter deux sens équivoques dans les usages courants :

  • Autorité « dogme » : Le pouvoir de contraindre et d’imposer sa volonté aux autres ;
  • Autorité « crédit » : Le fait d’être influent·e et reconnu·e comme expert·e légitime dans un domaine précis.

Les anarchistes combattent le pouvoir autoritaire, car non seulement il corrompt, mais il s’oppose frontalement à la liberté et l’égalité. Selon Louise Michel :

« Sans l’autorité d’un seul, il y aurait la lumière, il y aurait la vérité, il y aurait la justice. L’autorité d’un seul, c’est un crime. Ce que nous voulons, c’est l’autorité de tous. »

Des deux sens du mot autorité, c’est donc bien le premier que nous devons combattre, celui de la contrainte : l’autorité dogmatique. Le point de vue des expert·es dans certains domaines, quant à lui, pourra raisonnablement être écouté pour enrichir nos connaissances et prendre des décisions libres et en connaissance de cause. Sauf que faire la différence entre « dogme » et « crédit » peut parfois s’avérer plus compliqué que prévu. La frontière entre les deux formes d’autorité est loin d’être nette lorsque la confiance que l’on accorde à une personne influente comporte une part non négligeable d’émotionnel. C’est ce confirme l’usage courant d’un type d’argument fallacieux dans les débats : l’argument d’autorité, c’est-à-dire le fait d’attribuer de la valeur à une déclaration en fonction de son origine (qui le dit) plutôt que de son contenu.

 

 

Apprendre sans soumettre les autres ni soi-même à une autorité dogmatique est un exercice complexe, qui se situe d’ailleurs au cœur de la pédagogie libertaire, vecteur d’émancipation et de transformation sociale. Helena Radlinska présente ce projet dans La relation de l’éducateur avec le milieu social :

« Comme toutes sciences pratiques, [la pédagogie sociale] adapte les savoirs théoriques à la satisfaction des besoins humains. Elle ne donne pas de directives mais interroge les règles d’une action utile. Aux militants appartient la mise en œuvre consciente de ces règles. Mais, en plus de ces savoirs, l’expérience personnelle, la volonté et l’intuition restent indispensables. »

Découvrir de nouveaux savoirs et remettre en question nos certitudes sont indispensables, à condition de ne pas tomber sous le joug d’un petit tyran — ni d’en devenir un·e soi-même. Cette « hygiène mentale » est nécessaire pour les anarchistes qui veulent mettre en pratique leur amour de la liberté et du discernement. Comme le développait Mikhaïl Bakounine dans son célèbre Dieu et l’État :

« Point de législation extérieure et point d’autorité, l’une étant d’ailleurs inséparable de l’autre, et toutes les deux tendant à l’asservissement de la société et à l’abrutissement des législateurs eux-mêmes. S’ensuit-il que je repousse toute autorité ? Loin de moi cette pensée. Lorsqu’il s’agit de bottes, j’en réfère à l’autorité du cordonnier ; s’il s’agit d’une maison, d’un canal ou d’un chemin de fer, je consulte celle de l’architecte ou de l’ingénieur. Pour telle science spéciale, je m’adresse à tel savant. Mais je ne m’en laisse imposer ni par le cordonnier, ni par l’architecte, ni par le savant. Je les écoute librement et avec tout le respect que méritent leur intelligence, leur caractère, leur savoir, en réservant toutefois mon droit incontestable de critique et de contrôle.

Je ne me contente pas de consulter une seule autorité spécialiste, j’en consulte plusieurs ; je compare leurs opinions, et je choisis celle qui me paraît la plus juste. Mais je ne reconnais point d’autorité infaillible, même dans les questions toutes spéciales ; par conséquent, quelque respect que je puisse avoir pour l’honnêteté et pour la sincérité de tel ou de tel autre individu, je n’ai de foi absolue en personne. Une telle foi serait fatale à ma raison, à ma liberté et au succès même de mes entreprises ; elle me transformerait immédiatement en un esclave stupide et en un instrument de la volonté et des intérêts d’autrui. »

Si personne ne mérite qu’on le croit aveuglément, qu’on lui fasse « confiance à 100 % », alors il paraît imprudent de fonder nos raisonnements sur les opinions d’autrui. Mais alors ; sur quoi les fonder ? Sur quelle base solide se reposer pour construire nos réflexions, pour débattre, pour prendre des décisions  ? Sur ce qu’on appelle des faits.

 

Les faits

 

Qu’est-ce qu’un fait ? C’est « ce qui est reconnu comme certain, incontestable ». Contrairement au dogme, le fait ne dépend pas de la contrainte pour être admis. Il n’en a pas besoin car c’est une « chose, un évènement qui se produit » ; il peut être « constaté par l’observation ». Contrairement au dogme, le fait est réellement accompli, il existe en-dehors d’une quelconque autorité qui le proclame. Le fait n’est pas imaginé, il n’est pas une hypothèse ; il est une donnée de l’expérience, de la mise à l’épreuve, de la vérification. Pour que nos raisonnements soient solides, nous devrions faire l’expérience personnelle de tous les faits que nous utilisons, chercher à les éprouver, à les vérifier par nous-mêmes. Mais deux obstacles compliquent cette démarche : nous-mêmes et les autres.

Premièrement, nos sens, notre intuition, notre mémoire nous trahissent. Nos opinions, notre culture et nos désirs peuvent fausser notre expérience de mille façons différentes. Voici la conclusion de Christopher Chabris et Daniel Simons dans leur passionnant ouvrage The Invisible Gorilla :

« Méfiez-vous de vos intuitions, surtout de celles sur le fonctionnement de votre propre esprit. Nos systèmes mentaux de cognition rapide sont excellents pour résoudre les problèmes pour lesquels ils ont évolué, mais nos cultures, sociétés, et technologies d’aujourd’hui sont bien plus complexes que celles de nos ancêtres. Dans de nombreux cas, l’intuition est inadaptée à la résolution des problèmes du monde moderne. Réfléchissez à deux fois avant de décider de faire confiance à l’intuition au lieu de l’analyse rationnelle, surtout pour les sujets importants, et méfiez-vous des gens qui vous disent que l’intuition est la solution miracle pour prendre toutes les décisions. »

 

 

L’intuition est donc en règle générale inadaptée au monde moderne. On pourrait aussi voir le problème dans l’autre sens et considérer que c’est le monde moderne qui est inadapté aux humain·es et qu’il faut se méfier des gens qui nous disent qu’il s’agit d’un système miracle…

Le deuxième problème, c’est qu’on ne peut certainement pas faire l’expérience personnelle de tous les faits. Sont-ils passés et nous n’avons pas été témoins ? Nous n’y avons pas accès ? Ils ne sont accessibles que par un certain protocole ? Etc. Il nous faut donc consulter des sources externes qui rapportent ces faits, sans faire aveuglément confiance. Comme Bakounine, il faut en consulter plusieurs, les comparer et choisir celle qui paraît la plus juste. Comment faire ce tri entre toutes les informations ? En exerçant notre esprit critique.

 

L’esprit critique

 

L’esprit critique, du grec kritikos « apte à juger », est une espèce d’auto-défense intellectuelle, une méthode pour évaluer les informations, en vue de les accepter ou de les rejeter. Développer et exercer l’esprit critique permet d’affiner notre vision du monde, de rester ouvert d’esprit, sans devenir esclave de l’autorité dogmatique d’un manipulateur, d’un charlatan, d’une personne confuse. Certains grands principes les l’esprit critique sont abordés dans les vidéos de la chaîne Hygiène Mentale. Il s’agit globalement :

  • de comparer les indices
  • d’évaluer les preuves
  • de remonter à la source de l’information
  • d’éviter les hypothèses superflues
  • de construire des modèles
  • de tester ces modèles contre la réalité.

 

 

Je parle considérablement de réalité depuis le début de cet article, de ce qui est réel, matériel, observable, etc. Tout le monde n’utilise pas ce terme de la même façon, et dans les milieux militants, ça nous arrive parfois de dire : « Ce qui est réel pour moi ne l’est pas forcément pour toi » ; « Nous ne vivons pas la même réalité » ; « Ma réalité n’est pas la tienne » ; « Il faut prendre en compte d’autres réalités », etc. Ah bon, existe-t-il plusieurs réalités ? Des mondes parallèles ? Ou bien une chose peut-elle être réelle pour quelqu’un mais pas pour quelqu’un d’autre ? Donc réelle et non-réelle à la fois ? En y réfléchissant, c’est très bizarre… Pour être sûr qu’il n’y a pas de confusion, je propose d’expliquer ce que j’entends par réalité dans cet article.

 

La réalité

 

Pour Larousse, c’est ce qui est réel est « ce qui existe ou a existé effectivement ». Mais ce n’est pas une définition suffisante, car comme le fait remarquer Morpheus dans The Matrix :

« Qu’est-ce que le réel ? Quelle est ta définition du “réel” ? Si tu veux parler de ce que tu peux toucher, de ce que tu peux goûter, de ce que tu peux voir et sentir, alors le “réel” n’est seulement qu’un signal électrique interprété par ton cerveau. »

 

Le mot réalité vient du latin classique res, qui signifie « une chose ». Il s’applique aux choses sensibles, par opposition à ce qui n’existe que dans l’esprit. La réalité désigne ce qui « existe par soi-même ». Tout le monde ne partage pas ce point de vue. Comme le critique Mario Bunge dans Réalisme et anti-réalisme dans les sciences sociales, pour les subjectivistes, « tout ce qui existe n’a de réalité qu’en fonction d’un sujet pensant ». Le monde n’existerait pas en soi, mais serait une idée, une « création du sujet connaissant ». Il y aurait même « autant de réalités que d’observateurs ».

Si on fait le parallèle avec The Matrix, le monde ne serait que la matrice et rien n’existerait en dehors du programme informatique. Ou encore, pour certains tenants du constructivisme social, « tous les faits sociaux, et peut-être aussi tous les faits naturels, sont des constructions de “collectifs de pensée” ». Ils et elles confondent « la réalité avec nos représentations ». Les relativistes en concluent alors qu’il n’y a pas de vérité objective.

Certes, la plupart des vérités connues sur le monde ne sont probablement que partielles ; notre observation de la réalité est biaisée par nos outils d’analyse ; nos représentations du monde influencent la façon dont on interagit avec lui. Mais il y a bien une réalité qui existe par elle-même en dehors de nos représentations. Si je saute pieds joints dans un précipice, je suis presque sûr que je vais mourir, et cette réalité est universelle, indépendamment de nos représentations.

Si une chute dans un ravin m’était fatale, ce ne serait pas parce qu’un groupe de pensée me raconte que c’est dangereux, mais bien à cause d’une réalité physique, que les théories de la gravitation tentent de décrire de façon satisfaisante. Et si je me persuade que la gravitation est une fable, qu’il n’y a pas de différence entre le réel et le rêve, et que je décide de sauter pieds joints dans le précipice : c’est certainement une brillante idée pour me tuer — ou pire, passer pour un idiot.

Mario Bunge propose une définition du réalisme : c’est « l’idée que le monde extérieur existe indépendamment de notre expérience sensorielle, de nos idées et de notre volonté, et qu’il peut être connu. » Selon lui, l’univers n’est constitué que de matière, et cette substance matérielle existe indépendamment de la représentation que l’on en fait. Cela permet de dissocier ce qui est objectif de ce qui est subjectif :

 

  • Le compte-rendu d’un fait est objectif si et seulement si il ne fait pas référence à l’observateur et est raisonnablement vrai. Par exemple : « Emmanuel Macron est Président de la République française depuis 2017 ». Il s’agit d’une réalité indépendante de ma propre volonté.
  • Si les conditions ne sont pas remplies, ce compte-rendu est subjectif, il décrit plutôt mes sentiments ou mes croyances. Par exemple : « L’élection d’Emmanuel Macron me rend triste ». Bien que cela soit vrai, cela est une estimation subjective de la situation. Cette estimation subjective pourrait elle-même être analysée objectivement, en recherchant par exemple « Est-ce que l’élection d’Emmanuel Macron rend les personnes tristes et pourquoi ? »

 

Une chose ne peut être réelle seulement pour certain·es mais pas pour d’autres. Soit une chose est réelle, soit elle ne l’est pas. Il n’y a pas plusieurs réalités, il n’y en a qu’une, nous la partageons, avec des points de vue parfois très différents. Ces points de vue sont souvent subjectifs, mais pour établir des faits basés sur la réalité et raisonner avec les pieds sur terre, nous devons observer la réalité et tendre vers le plus d’objectivité possible pour établir des faits.

Pour prendre un exemple, une femme peut ainsi s’écrier « J’en ai marre de subir la violence masculine, il faut que ça s’arrête ! » et un homme de répondre «  Tous les hommes ne sont pas mauvais, par exemple moi, je fais beaucoup d’efforts ». Les deux déclarations contiennent une part de subjectivité, mais la violence masculine n’est pas réelle pour certaines et non-réelle pour d’autres. La violence masculine existe, c’est un fait : en France, au sein des couples 87,2 % des victimes de mort violente sont des femmes ; on compte plus de 100 féminicides par an ; en 2015, 99 % des personnes condamnées pour viol et autres agressions sexuelles étaient des hommes.

Il s’agit de faits observables, vérifiables, qui existent indépendamment de nos idées et de notre volonté. Et même si un homme refuse de l’admettre, notamment parce que cela va à l’encontre de ses propres intérêts, il ne crée pas soudainement une réalité parallèle où la violence masculine n’existe plus ; les faits sont têtus.

Même si en tant qu’artiste j’entretiens un lien intime pour la subjectivité et les mondes imaginaires, les arts et la fantaisie, les émotions et les sentiments, je trouve que cette définition réaliste de la réalité est la plus sérieuse, la plus convaincante et la plus à même d’établir des faits réels. Pour changer le monde, il nous faut d’abord le comprendre. Ignorer une réalité qui nous gêne ne la fera pas disparaître : l’apartheid n’a pas pris fin en cessant d’y penser. Sur le terrain politique, nous avons besoin d’établir des faits de la façon la plus objective possible, sans y inclure nos propres sentiments ou désirs. Puis, à partir de ces faits, de militer pour plus de justice, de liberté, de solidarité, etc. Cela ne veut pas dire qu’il faille rejeter toute subjectivité en bloc. Par exemple pour parler d’un désastre écologique, si je dis que « les amis du ciel nous manquent et les prairies de mon enfance sont étrangement muettes », cela n’aura pas le même effet que de lire « 421 millions d’oiseaux ont disparu en moins de 30 ans en Europe ». [https://www.franceinter.fr/emissions/secrets-d-info/secrets-d-info-28-septembre-2019] Nous avons besoin d’un rapport chaud, intime et poétique avec le monde, car énumérer des faits scientifiquement établis ne suffit pas à créer le passage à l’action.

Par contre, quand je lis « Nous ne prendrons pas la peine de démontrer, d’argumenter, de convaincre. Nous irons à l’évidence. » ou encore «  Si vous refusez d’accommoder vos faits scientifiquement établis à mon ressenti personnel, alors vous niez mon existence, ma réalité, vous êtes responsables de ma mort et nous allons organiser de grands bûchers pour vous faire taire ! » là je dis : attention, c’est un dogme que vous fabriquez ; c’est une secte que vous constituez.

 

La secte

 

J’aime bien cette citation de Jean-François Kahn « En fait, toute religion est une secte qui a réussi. On donne d’ailleurs le nom de secte à toute église non officielle qui concurrence les églises officielles », mais elle ne nous renseigne pas sur ce qu’est une secte ; seulement sur son développement et succès potentiel. Qu’est-ce qu’une secte ?

J’ai longtemps cru que le mot secte partageait une étymologie avec section, de secare « l’action de se couper, de se diviser ». Cela fait sens car une secte n’existe qu’en développant des moyens efficaces de se couper – au moins partiellement – du reste du monde. Le petit travail de recherche effectué pour cet article m’informe que bien que les mots sectio et secte se soient probablement influencés, l’origine de secte est différente ; peut-être même plus intéressante. Secte nous vient du latin secta « manière de vivre », « ligne de conduite politique » et « école philosophique » puis « religieuse » Ce mot dérive de sequi qui signifie « suivre ». Les membres d’une secte se suivent les un·es les autres — des « mutual followers ».

Aux XVe et XVIe siècles, la secte sert à désigner la dissidence en matière de religion, des « groupes constitués à l’écart d’une Église pour soutenir des opinions théologiques particulières », des « réunions secrètes d’hérétiques », des protestant·es. À partir du XVIIe siècle, une secte est une école, un groupe de personnes qui professent la même doctrine. Mais depuis les années 1970-1980, influencé par l’anglais sect, le mot secte prend le sens actuel pour désigner « des organisations fermées, organisées, exerçant une emprise psychologique forte sur leurs adeptes, pouvant les exploiter financièrement ». On appelle ainsi sectaire « une personne qui fait preuve d’intolérance et d’étroitesse d’esprit en politique, religion, philosophie ».

On pourrait donc définir une secte comme un groupe de personnes :

  • qui partagent des mêmes croyances ;
  • intolérantes et dogmatiques car l’autorité y est très forte ;
  • qui se conforment à une manière de vivre particulière ;
  • en position minoritaire.

 

Pour exister, une secte a besoin d’être dogmatique, car elle se base sur des croyances et pas seulement sur un ensemble de faits et des valeurs communes. La très forte identification des membres à la secte est une dynamique inévitable pour lui permettre d’exister du fait de sa position minoritaire, ce qui va renforcer l’intolérance, l’isolement, le conformisme des adeptes. Une autre conséquence est que la secte refuse souvent d’être qualifiée de secte. D’abord parce que c’est péjoratif, mais surtout parce que c’est dissuasif. Pour qu’un dogme existe, il ne faut pas qu’il dise qu’il en est un, sinon la « vérité révélée » cesse d’être un fait, et le roi est nu ! Non seulement la secte a besoin d’utiliser la violence — contre les membres et non-membres — mais elle a aussi besoin d’utiliser la séduction et le mensonge pour que cette violence reste invisible. Quand elle ne pourra plus la cacher, acculée, elle la légitimera en faisant passer ses membres pour des martyrs. Mais sans la terreur, sans la violence, sans la tromperie, personne ne croirait à ses dogmes mortifères. Ces mécanismes-là, je les ai vu à l’œuvre de mes propres yeux.

 

La secte et moi

 

« Celui qui blasphémera le nom de l’Éternel sera puni de mort : toute l’assemblée le lapidera. Qu’il soit étranger ou indigène, il mourra, pour avoir blasphémé le nom de Dieu. »
— Ancien Testament, Lévitique 24:16

Voici un compte-rendu plutôt subjectif de mon expérience personnelle au sein d’une secte :
À 17 ans, j’ai fui la secte où j’étais captif depuis mes 4 ans : l’organisation des Témoins de Jéhovah. Cette évasion m’a coûté la majorité de mon cercle social, mais avec ma révolte est née mon athéisme, et le refus de me soumettre à l’irrationnel et à l’injustice. L’instinct de liberté a surgi avec cette fracture dans ma vie. Je connais la pression sociale, la violence affective et le chantage moral communautaire pour me faire adhérer à des cultes. On a essayé de me manipuler et de m’endoctriner, au final ça n’a pas marché. Dorénavant, personne ne me forcera à croire, à obéir à des dogmes, à dire des choses auxquelles je ne crois pas, que « 2 et 2 font 5 » ; à vivre sous l’autorité d’un quelconque clergé. Plutôt crever que de me soumettre !

 

 

Le témoignage de Nicolas Jacquette dans son livre autobiographique Nicolas, 25 ans, rescapé des Témoins de Jéhovah nous permet de découvrir les rouages psychologiques dans lesquels se perdent les adeptes de la secte, enfants comme adultes. Pour citer Jérôme Liniger dans l’épilogue de cet ouvrage :

« Le fait d’écrire ce témoignage et de disséquer les processus de manipulation de la secte des Témoins de Jéhovah pourrait laisser penser que cette organisation n’est pas si dangereuse, puisqu’il en est finalement sorti et que sa capacité d’analyse peut sembler ne pas en avoir été altérée. Ce pourrait être vrai s’il était effectivement sorti par ses propres moyens… mais ça n’a pas été le cas. Il affirme aujourd’hui qu’il en aurait été incapable. Les illusions que la secte avait dressé devant ses yeux par l’entremise, notamment, de ses parents, l’empêchaient de prendre conscience de quoi que ce soit. Il n’avait aucun recul. […]

Les Témoins de Jéhovah imposent un regard unilatéral sur la totalité des facettes de la vie de leurs adeptes. Rien n’échappe à la régence de la secte : un “Big Brother” spirituel qui construit une véritable prison morale autour et à l’intérieur de chaque adepte. Il est toujours intéressant de constater qu’en se penchant sur les pratiques de la secte des Témoins de Jéhovah, il est possible d’élargir le débat. »

 

Le vocabulaire des Témoins de Jéhovah est pittoresque. Ils et elles appellent opposant·es toute personne qui tient des propos négatifs à leur encontre. Ces opposant·es font partie du Monde, mot pour désigner le monde en dehors de la secte. Ce monde est destiné à être détruit par Dieu à Armaggedon, avant d’être remplacé par La vie éternelle dans Le monde nouveau. Les membres baptisé·es — les frères et sœurs — prêchent La vérité, une Bonne nouvelle qu’ils et elles sont les seul·e·s à connaître, grâce notamment à la lecture quotidienne de livres et de revues comme « Réveillez-vous ! ». Être ou non dans la vérité est synonyme d’appartenir ou non à la secte. Pire encore que les opposants, les apostat·es : c’est à dire les adeptes qui se retournent contre la secte, prônent un enseignement différent ou critiquent l’enseignement ou les directives des membres dirigeants. Ces apostats constituent selon eux l’antichrist — je peux le rajouter sur mon CV ça sonne bien — et il est recommandé de les haïr et d’éprouver pour eux du dégoût.

Voici comment la secte se protège de la critique :

Le manichéisme : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi » (Luc 11:23). Comme l’écrit Nicolas Jacquette « là je dois me méfier de… tout le monde. Les TJ sont en guerre froide avec le reste de l’humanité […] De fait, je ne tisse aucun lien d’amitié à l’école mais tente de nouer des amitiés dans la congrégation comme cela m’est imposé. » L’adepte est conditionné à se méfier du monde des méchants et à s’y engager le moins possible — de toutes façons ils vont mourir prochainement.

L’illusion du choix : Les comportements sont imposés par la contrainte, la terreur, la violence psychologique. Par exemple Nicolas, privé de certaines activités normales pour les enfants de son âge : « comme tous les jeunes membres de la secte, je suis parfaitement préparé à accepter et à justifier ce qui m’est imposé comme étant un choix personnel. Même si je n’ai qu’une envie, c’est de faire comme mes camarades. »

Ostracisation et répression sociale : Quand un·e adepte émet trop de critiques ou s’éloigne un petit peu du groupe, cette personne va être considérée comme refroidie. Elle est récupérable : on a le droit de lui parler, à condition de faire attention et de garder ses distances. Des anciens de la secte — des cadres dirigeants, toujours des hommes — vont lui rendre visite pour lui rappeler le message de la vérité et la remettre dans le droit chemin.

Bannissement : « Il a méprisé la parole de l’Éternel, et il a violé son commandement : celui-là sera retranché, il portera la peine de son iniquité. » (Nombres 15:31) Si la personne s’obstine et ne se conforme pas suffisamment aux dogmes et exigences du mode de vie de la secte, elle est condamnée puis exclue. On dit qu’elle « quitte la vérité », et elle devient alors totalement infréquentable. Les membres doivent cesser tout contact avec elle – même s’il s’agit d’un·e parent·e – sous peine d’être exclu·es à leur tour. Après avoir rompu les liens intimes avec le monde pendant des années, après avoir fait de sa famille spirituelle son unique cercle relationnel acceptable, la personne exclue se retrouve, du jour au lendemain, abandonnée et sans repère. La violence psychologique est astronomique. Voilà pourquoi on parle de « rescapé·es ».

Déni, repli identitaire : « Dans les derniers temps, quelques-uns abandonneront la foi, pour s’attacher à des esprits séducteurs et à des doctrines de démons » (1 Thimothée 4:1) On se méfie tellement des apostats qu’on évite tout contact avec la critique, on ne l’écoute pas, on ne la lit pas, car on sait que ça fait de la peine à Dieu et qu’on risque de s’y perdre. Chaque jour, plusieurs fois par jour, on relit les mêmes prêches, on répète les mêmes mantras, on récite les mêmes prières et on évite systématiquement toute œuvre susceptible d’être haineuse, méchante, démoniaque ; elle pourrait faire naître de mauvaises idées.

Pour illustrer à quel point les adeptes ont des œillères qui les empêchent de réfléchir par eux-mêmes, voici un extrait du témoignage de Nicolas :

« Une semaine plus tard, je téléphone à mon père, ne l’ayant pas eu depuis longtemps au téléphone et pour cause, il a entendu parler de mon intervention devant la Commission [d’enquête parlementaire].
“On a été très blessés par tes propos.
— Tu as vu mon intervention ?
— … Non… On m’en a parlé…
— …”
Comme d’habitude il croit ce qu’on lui dit sans jamais vérifier, tant que cela va dans le sens de la secte. Je suis tellement triste d’un tel déni de toute réflexion, de toute sincérité dans la démarche.
“Et ta mère a trouvé des choses dans les affaires à mamie.
— Quelles choses ?
— Des lettres, et quelque chose qui ressemble à un projet de livre.
— Ah … Et tu l’as lu ?
— Non… je n’ai lu que la première page. Le reste ce ne sont que des mensonges !
— … Comment peux-tu affirmer ça sans l’avoir lu ?
— Le début que j’ai parcouru m’a suffit à m’en persuader !
— Tu aurais mieux fait de le lire, ça t’aurait appris des choses…
— Combien de personnes l’ont lu ?
— Ça ne te regarde pas ! C’est ma vie que j’ai écrit dans ces pages. Et si la Vérité te fait peur… c’est que tu n’es probablement pas dedans !” »

L’échange de Nicolas avec son père me rappelle tristement les échanges de commentaires mentionnés en introduction de cet article. Après de nombreuses années passées au sein d’une telle secte, je frissonne d’angoisse quand je retrouve certains mécanismes psychologiques et sociaux à l’œuvre dans d’autres situations, notamment chez les militant·es politiques ; j’en appelle à la plus grande prudence. Nous avons enregistré un podcast avec Nicolas Jacquette, et je vous conseille sincèrement de lire son livre si vous en avez l’occasion.

 

 

Pour un militantisme non dogmatique

 

 

« La guerre est déclarée entre les deux principes qui se disputent l’empire du monde : autorité ou liberté. »
— Sébastien Faure

 

Est-ce que les outils numériques, les algorithmes de l’information, les bulles cognitives, les fonctionnements des réseaux sociaux, la mise en scène narcissique des leader·euse·s d’opinion nous rendent stupides ? Probablement oui. Les informations peuvent être partagées instantanément, mais je ne vois pas réunies les conditions propices au raisonnement, à la construction de soi et d’une pensée critique.

Je pense aussi aux blocklists : des listes de comptes à bloquer automatiquement que se partagent les militant·es pour ne plus subir de harcèlement en ligne. La violence des réseaux est évidente et nous force à nous protéger un peu comme on peut. Mais qui établit ces listes de censure et sur quels critères exactement ? Qui décide ce qui relève de la haine ? Qui décide doctement qui devient infréquentable ? À qui je délègue une telle autorité ? Je ne pense pas qu’on puisse d’un côté s’alarmer que le gouvernement instaure une loi « contre la haine »  qui demande aux très grandes plateformes de censurer des contenus « haineux » signalés par la police, et de l’autre s’abandonner aveuglément à des blocklists sans un minimum de recul critique sur nos propres pratiques. Je pense aussi qu’il est temps d’entamer de sérieuses discussions critiques sur les outils et les machines : ils ne sont pas neutres ; l’essentiel des problèmes qu’ils génèrent ne seront pas résolus par un ensemble de bonnes pratiques et de réformes.

Pour partager et vulgariser des connaissances, point de lien de dépendance entre moi et l’auditoire. Si l’auditoire — parfois appelée communauté de followers, les mots sont importants — a constamment besoin de solliciter mon point de vue, mon autorité, de lire et relire chaque jour les préceptes de mon « compte influenceur » et de craindre de lire autre chose, c’est certainement que je participe à la construction d’un dogme sectaire plus que d’une véritable prise de conscience. Méfions-nous de nos comportements et de nos outils quand ils génèrent manichéisme et déni violent. L’auditoire ne devrait jamais avoir peur d’aller se confronter avec la réalité. Si vous craignez d’être « contaminé·es » par un discours à l’opposé de vos valeurs au moment ou vous en prendrez connaissance, si vous vous en remettez à mon autorité d’expert auto-décrété pour vous faire une opinion, vous répétez plus que vous ne comprenez réellement. C’est peut-être comme ça que fonctionne la foi, mais sûrement pas l’intelligence. La vulgarisation, les « comptes militant·es » et toutes les personnes influentes ont leur responsabilité dans cette affaire. Nous devrions avoir à cœur d’armer l’auditoire d’analyses critiquables et adaptables, qui permettent de faire le raisonnement sans nous, et même contre nous.

Cela nécessite qu’on se base sur des faits vérifiables et établis, en évitant au maximum d’y inclure nos propres sentiments ou désirs au moment de les établir ; qu’on use d’esprit critique, même si notre état émotionnel nous complique la tâche. Parler de la réalité de la façon la plus objective possible ne devrait pas être évité ou craint, mais encouragé lorsque nous réfléchissons. Voilà, ce travail-là, j’essaye de le faire moi-même, c’est un questionnement qui me traverse tous les jours. Je mène une démarche dans cette direction, mais je ne suis absolument pas parfait : mes doutes, mes manques de recul ou de tact, mes sentiments, mes émotions prennent aussi parfois le dessus. Il ne s’agit pas non plus d’adopter un hypothétique ton « neutre et impartial », nous appelons d’ailleurs à forger une culture de résistance et à prendre parti. Mais la défense d’une cause, aussi louable soit-elle, ne devrait jamais faire l’économie de ces prérequis, et je m’inclue dans cette exhortation, afin de ne pas devenir « un esclave stupide et en un instrument de la volonté et des intérêts d’autrui ».

J’ai passé 13 ans de ma vie dans les limbes d’une secte. Pour autant, est-ce que cela fait de moi un expert en la matière ? Une autorité crédible et légitime dans ce domaine ? Peut-être, peut-être pas… jugez par vous-même. Je déteste les religions, les dogmes ; j’ai expliqué pourquoi. Mais ce n’est pas parce que je vois des sectes de partout que vous devez en voir aussi. Mon article expose des faits, ainsi que mes opinions. Mon expérience, ma culture et mes désirs influencent mes jugements. Alors n’accusez pas sans preuve, cherchez, vérifiez, raisonnez par vous-même ; ne me croyez pas sur parole.

 

Lorenzo Papace

 

 


 

RÉFÉRENCES

BAKOUNINE Mikhaïl, Dieu et l’État [lien]

BROWN Jordan, Stare into the lights my pretties [lien]

BUNGE Mario, Réalisme et anti-réalisme dans les sciences sociales

CHABRIS Christopher, SIMONS Daniel, The invisible gorrila

CHAMBERT Grégory, L’école des barricades

FAURE Sébastien, L’encyclopédie anarchiste

FAURE Sébastien, Les Anarchistes, ce qu’ils sont, ce qu’ils ne sont pas [lien]

JACQUETTE Nicolas, Nicolas, 25 ans, rescapé des Témoins de Jéhovah [lien]

JW Les Témoins de Jéhovah, Qui est l’antichrist ? [lien]

Hygiène Mentale, chaîne YouTube [lien]

La Bible, Traduction de Louis Segond

Le Monde, Citations avec Dico-Citations [lien]

Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française

La Quadrature du Net, Vote final de la « loi haine » [lien]

La Tronche en Biais, chaîne YouTube, Témoignage d’une enfance chez les Témoins de Jéhovah — Nicolas Jacquette [lien]

Ministère des familles, de l’enfance et des droits des femmes, Les viols, tentatives de viols et agressions sexuelles en France [lien]

OUATIK Bouchra, Pourquoi croit-on les mauvaises nouvelles ? Radio Canada [lien]

THE WACHOWSKIS, The Matrix

TJ Encyclopédie, Nicolas Jacquette [lien]

TURKLE Sherry, Connected, but alone? [Ted Talk]

1 Comment
  • etienne
    Posted at 11:34h, 17 juin Répondre

    Superbe sur le fond comme sur la forme (lecture / montage / BO).
    J’ai passé un moment aussi enrichissant qu’agréable, merci.
    Je me retrouve pas mal dans ton vécu et propos…

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