Podcast (2-7) : Divertir pour dominer (première partie)

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Vous êtes confiné·es chez vous et vous passez la journée sur Netflix ? Vous êtes accro aux séries et c’est devenu un moyen de décompresser ? C’est le sujet de ce podcast.

« Culture de masse : un ensemble d’oeuvres, d’objets et d’attitudes conçues et fabriquées selon les lois de l’industrie et imposé aux hommes comme n’importe quelle autre marchandise » Jean-Claude Michéa

 

Beaucoup s’accordent à dire que les séries sont le lieu le plus exhalant de la création contemporaine, qu’elles osent traiter de sujets qui dérangent, reflètent nos obsessions et permettent de comprendre le monde, qu’elles sont une nouvelle forme d’art supérieur aux autres. Les séries sont partout, elles influencent et sont massivement consommées à l’échelle mondiale dans toutes les couches de la population. Cependant si nous sommes de plus en plus nombreux·ses à les regarder, ce n’est pas que leur qualité augmente, mais parce que les écrans envahissent nos vies.

Les séries font l’objet d’investissement colossaux et d’études universitaires mais rarement sous l’angle de la critique en tant que culture de masse. Voici donc un podcast réalisé à partir de l’ouvrage Divertir pour dominer 2, dirigé par Cédric Biagini et Patrick Marcolini aux Éditions l’Échappée, des lectures choisies et présentées par Audrey. Le podcast se découpe en deux parties, voici la première, sur le thème de l’industrie des séries vidéos, en espérant que floraisons ne soit pas un divertissement de plus.

 

Culture de masse

 

La rationalisation et l’industrialisation des productions culturelles a mené une intégration croissante de certaines dimensions artistique aux champs de la production et de la consommation. Ce faisant, la culture de masse désagrège les formes autonomes de culture populaire et dissout les liens sociaux au profit d’un monde artificiel d’individus isolés, fondement de la société de consommation.

Les technologies numériques ont permis au divertissement d’être intégré à toutes les sphères de l’existence jusque-là indemnes de la colonisation par la marchandise, que ce soit les objets, les jeux, la communication, l’information, les villes, les espaces commerciaux etc. La reproduction du même est un processus qui finit par se communiquer aux consommateurs eux-mêmes dans l’uniformisation des consciences et des comportements sous la loi du capitalisme. Plus rien n’échappe au spectacle, chacun peut désormais se mettre en scène soi-même sur les réseaux sociaux, devenant un objet de divertissement pour les autres, une marchandise commercialisable. La culture de masse n’est pas seulement la consommation de produits formatés et fabriqués en série, elle est un rapport au monde.

Le capitalisme ne peut donc être réduit à un système d’exploitation économique, il représente un « fait social total » reposant sur un imaginaire contraint et une culture du divertissement permanent

Il est donc urgent et nécessaire de mener une critique intransigeante du mode de vie capitaliste et de démontrer comment cette civilisation du loisir participe à la domestication des peuples. La résistance à la culture de masse a une histoire qui commence dès le début du 20e siècle. L’école de Francfort avait dénoncé le règne des industries culturelles et l’appauvrissement des imaginaires et des sensibilités par la répétition, par la reproduction à l’identique, la réplication de motifs, la manipulation des goûts, d’émotions basiques et stéréotypées. Mais depuis les années 70, un nouveau paradigme intellectuel s’est mis en place : la consommation des produits de la culture de masse ne serait pas un acquiescement plus ou moins contraint aux stratégies commerciales des industries culturelles mais plutôt une forme de réappropriation de contenus par des publics. On ne critique plus tellement les contraintes que fait peser la culture de masse sur les individus mais on propose d’y déceler des possibilités d’émancipation.

Il s’agit là d’une illusion car seule une critique exigeante et globale des industries culturelles peut nous libérer de leur emprise. Nous devons exposer les pseudo-satisfactions de la culture de masse au sein de nos existences, décrire le mode de vie aliéné qu’elles créent et maintiennent, pour faire du désir d’y échapper une force politique véritablement révolutionnaire.

 

Aliénation en série

 

Rappelons d’abord que la « production en série » désigne un mode de production standardisé éloigné de l’artisanat, qu’il a marginalisé. Des équipes de spécialistes créent et développent des projets qui seront commercialisés et calibrés pour un groupe de consommateurs. Les séries vidéo portent bien leur nom, il s’agit de production en série, de production industrielle.

Aujourd’hui, l’offre est de plus en plus prolifique et le consommateur est de plus en plus versatile. Voilà pourquoi son attention est devenue une ressource très rare. Les séries fonctionnent car elles arrivent à mobiliser deux régimes d’attention : l’alerte et la fidélisation. Il faut d’abord alerter le consommateur pour attirer son attention . Cela est réalisé grâce à l’envoi constant d’avertissements, grâce aux techniques de séduction et de promotion, à la révolution numérique, aux méthodes scientifiques de captation de l’attention de l’individu. L’alerte favorise l’excitation et empêche les fils de la pensée de se tisser.

Mais il faut aussi rassurer le consommateur qui reçoit trop d’alertes. C’est pourquoi il faut le fidéliser, c’est-à-dire établir un rapport de confiance sur le long terme, qui ne confronte pas à la surprise. Sur le même schéma, les marques, les chaînes de magasin offrent aussi cet univers sécurisant aux consommateurs, dans des décors commerciaux sans surprise avec toujours les mêmes produits, la même décoration, le même esprit qui règnent.

L’art des séries consiste à ne demander aucun effort, aller vers du connu et du répétitif, le récit prime. D’ailleurs, tout discours, toute création doit aujourd’hui être transformé en récit, le storytelling est systématique. Mais ces scripts narratifs opèrent par schémas, donc nécessairement pas réduction, simplification, ils caricaturent le réel. Les séries vidéo ne sont pas un élément culturel anodin mais un produit de masse qui accoutume au mode de vie industriel. Il ne peut y avoir de série alternative puisqu’elles transforment les individus en consommateurs. Elles décervèlent, elles sont néfastes, comme tout produit industriel.

Après une difficile journée de travail, ou pour évacuer le stress ou la frustration générés par le mode de vie industriel, le visionnage devient la soupape de sécurité. À tel point que les consommateurs deviennent accros à cette drogue. Plus le contenu est standardisé et rassurant, plus il est gratifiant rapidement, et plus l’accoutumance est forte. Plus de besoin de sortir de chez soi ou de faire des efforts : le flux est permanent, on ne pense pas, on avale, on absorbe sans rien faire, ce qui laisse peu de place à l’imagination. Les séries sont l’expérience suprême de la domestication.

Les séries vidéos décervèlent, elles sont néfastes, comme tout produit industriel.

Après avoir été longtemps méprisées et considérées comme peu d’intérêt, les séries font l’objet d’un plébiscite médiatique et universitaire depuis une dizaine d’années. Les efforts de nombreux intellectuels et de l’industrie des séries permettent à ce format d’atteindre une légitimité culturelle, la série est élevée au rang d’objet théorique sophistiquée. Elles deviennent un art comme les autres, populaire, que les élites mépriseraient alors qu’elles ont leur place dans l’histoire de l’art.

À lire la presse française branchée, les séries anglo-saxonnes représenteraient le comble de la subversion, toutes plus subversives les unes que les autres. Mais il y a un mauvais usage de ce mot qui signifie à l’origine saper les valeurs dominantes et renverser l’ordre établi. Le réel est réduit au même et au prévisible, la vie devient comme l’écran la montre. Notre imaginaire est condamné à rester borné et pauvre, à revivre encore et encore ce que nous vivons déjà. Rien de subversif dans cette forme de colonialisme mental. Enrôlement, régression, harmonisation par le bas et abrutissement n’ont rien à voir avec une quelconque forme de justice sociale et d’émancipation.

Certaines séries sont peut-être gratuites mais il n’y a jamais de gratuité ou d’égalité quand le capitalisme industriel est aux commandes. Tout le monde paye le prix du narratif totalitaire en obéissance, en subordination, en mutilation de l’autonomie. Nous sommes de plus en plus soumis aux perfectionnements algorithmiques d’un ordre capitaliste dont la culture de masse est le cœur. Pour le capitalisme industriel la culture de masse est publicité et propagande à la fois, elle permet d’écouler des marchandises et de véhiculer l’idéologie de l’ordre établi. Il nous faut rompre avec cette idée que ce qu’on nous donne est neutre et sans effet sur nos consciences voire positif. Non, on nous le donne, c’est déjà trop, on n’a rien demandé. Ce qu’on veut, on le construira nous-mêmes.

 


 

À suivre bientôt la deuxième partie de ce podcast sur le blog floraisons. On parlera de jeu vidéo, de porno, de consumérisme et d’art.

Le livre Divertir pour dominer 2 est disponible aux Éditions l’Échapée.

Vous pouvez aussi retrouver l’actualité d’Audrey Vernon sur scène avec son spectacle Billion dollar baby et suivre son nouveau podcast Big Books.

 

 

 

8 Comments
  • Anonyme
    Posted at 23:26h, 27 mars Répondre

    Oui, « elle était bien cette phrase » 🖤

  • Claire
    Posted at 17:54h, 28 mars Répondre

    Merci beaucoup! C’était vraiment super intéressant! Keep going 😀

  • Irène
    Posted at 18:02h, 29 mars Répondre

    Merci beaucoup pour cette lecture! Hâte à la deuxième partie 🙂

  • Claire
    Posted at 00:01h, 30 mars Répondre

    Merci beaucoup!

  • Etienne
    Posted at 22:27h, 03 avril Répondre

    C’était très divertissant 😉 (facilité qd tu nous tient)
    Sans rire merci, je me sens moins seul qd je vous écoute…

    Et à bientôt !

  • Antoine
    Posted at 13:15h, 04 avril Répondre

    Passionnant ! Un très grand merci !

  • madrumo
    Posted at 10:59h, 06 avril Répondre

    Quand j’aurais un peu de temps, je voudrais un peu discuter certains aspects discutés ici rapidement, notamment ce qui est dit à propos de la techno et du RNB ou bien de la memétique, parce que je pense que ce sont des sujets plus intéressants et peut-être moins négatifs qu’il n’y paraît 🙂

    Lecture intéressante en tout cas, bien que je ne sois pas d’accord avec tous les avis exprimés dans le livre.

  • madrumo
    Posted at 11:41h, 06 avril Répondre

    La critique de la narration comme d’une réduction de la réalité, je ne la comprends pas. Enfin, je suis d’accord que c’est une réduction de la réalité, c’est ce qui fait un procédé narratif digeste. Mais dans ce cas, c’est d’une critique de toute la fiction en tant que genre qu’il s’agit. Evidemment, on ne peut comparer entièrement romans, séries, cinémas, bandes-dessinées… De par leurs histoires et contextes différents.

    Il existe une industrie de la série en effet, qui rassemble sous des conditions de productions souvent similaires un ensemble de produits culturels. Mais il existe de la même manière une industrie du livre et du roman (qui a abouti à la publication du Trône de Fer dont est adapté Game of Thrones). Et je suis d’accord qu’il y a une dimension spectacle à toujours vouloir choquer qui n’est qu’assez peu enrichissante au final. Mais c’est le cas de toute la culture dominante : il y a les blockbusters de cinéma qui sont inintéressants et des films qui sont passionnants et riches, pour les séries, c’est pareil.

    Ce qui favorise l’industrie de la série, c’est sa facilité d’utilisation et de consommation, qui permet sa diversité de thèmes et donc de plaire à tant de gens. Netflix pour ce coup est très fort, en proposant dans son catalogue des contenus intellectuellement très stimulants comme complètement abrutissants. Mais son algorithme va dans tous les cas ne proposer au spectateur ce qui ne le sort pas de sa zone de confort et de l’enfermer dans sa bulle culturelle.

    Bref, je suis d’accord que le contexte de la création du concept de série a en partie défini son format, mais je pense que, comme le cinéma, si on peut énoncer une critique pertinente de sa forme, on ne peut pas la disqualifier par le seul fait de sa forme. Les conditions de productions de séries et notamment les sujets abordés, et notamment la volonté de vouloir proposer à tout le monde ce qui lui convient pour le garder dans son service par Netflix, a de fait augmenté la diversité des thèmes abordés.

    Pour ce qui est de « l’occupation total de l’espace mental », je ne sais pas. Beaucoup de gens (moi qui y compris) ne restent pas passifs devant leur série (à moins de somnoler sur le canapé, mais du coup l’espace mental est un peu aussi en train de ronfler), la série étant un fond pendant du travail, une autre activité active (pardon pour le pléonasme)…

    Bon je vais pas revenir sur chaque point parce que ce serait un peu long et pas forcément intéressant, mais je pense que les problèmes de la série, c’est des problèmes que l’on retrouve dans toute la société. La série est l’un des aspects actuellement les plus répandus, mais dire que par essence le format abrutit et rend passif, formate la pensée, et cela plus que les autres objects culturels de la société, je ne suis pas d’accord. Des séries alternatives, en l’occurrence, il en existe (selon la définition, bien peu nous sommes d’accords).

    Salutations compagnon.ne.s,

    Un membre (probablement inconscient) de l’intelligentsia 🙂

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