Technotombeau 2 – Le mythe du progrès

Technotombeau 2 – Le mythe du progrès

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Un épisode de Technotombeau sur le mythe du progrès et l’idéologie de la croissance.

« Le progrès est le mythe qui nous assure que “en avant toute” n’a jamais tort. L’écologie est la discipline qui nous enseigne que c’est un désastre ». Technotombeau est une série de podcasts consacrée à la technique, la civilisation et l’énergie, écrite et réalisée par les stagiaires du blog Floraisons.

 

Introduction

Ça c’était Laurent Alexandre en 2017 sur la chaîne YouTube Indécis. Pour ce capitaliste transhumaniste, le progrès c’est le futur, le futur c’est la technologie. Et si les gens émettent des doutes, c’est soit qu’ils sont déprimés, soit qu’ils n’ont rien compris. On reviendra plus tard sur le transhumanisme et l’intelligence artificielle, mais ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est le mythe qu’il y a derrière, le mythe du progrès.

Le mot “progrès” est tellement galvaudé par les gouvernants et les partis politiques qu’on en a la nausée. En 2019, les anciens conseillers d’Emmanuel Macron publient « Le progrès ne tombe pas du ciel » pour vanter le progressisme du macronisme. Pour le chef de l’État, « Être Français, c’est une espérance. L’espérance du progrès. Une espérance que rien ne peut décourager. » Pour Olivier Faure, « le Parti Socialiste a vocation à fédérer la Gauche et tous ceux qui se retrouvent dans l’idée de progrès ». Christian Jacob déclare que la ligne du parti les Républicains « repose sur trois points : liberté, sécurité et progrès ». Pour Marine Le Pen « le progrès aujourd’hui s’appelle “protections” et surtout “Nations”. »

Mais c’est aussi le développement de la filière hydrogène. Point sur lequel la rejoint François de Rugy au nom de l’écologie, et dont la campagne pour les élections régionales s’appelle « la région de tous les progrès », avec comme priorité « la relance de l’économie ». Pour Yannick Jadot d’EELV, « l’entreprise peut participer très utilement au progrès » puisque l’écologie doit passer par l’économie de marché. Pour le Parti Communiste Français, aucun doute, il n’y « pas de progrès social ni écologique sans industrie ». Et pour Jean Luc Mélenchon, « seul le progrès peut nous rassembler », « le progrès écologique est un progrès économique et technique. C’est du travail et de la science. » Tout un programme.

Bref, tous ceux-là n’ont que le progrès à la bouche. Mais plutôt qu’un pas en avant, faisons un pas de côté.

 

 

Le mythe du progrès

Définition

Le mot “progrès” vient du latin progressus et signifie « mouvement en avant, action d’avancer », le fait de se répandre, de s’étendre dans l’espace, de gagner du terrain. Ainsi, le “progrès” est synonyme de mots tels que “changement”, “croissance” ou “évolution”.

Mais il existe un autre sens du mot progrès. Il s’agit d’une amélioration, d’un développement en bien. Les deux sens ont toujours cohabité, mais le deuxième a pris de l’ampleur notamment à partir du siècle dit des Lumières.

Du progrès à l’idéologie politique de la croissance

Le glissement idéologique du progrès se fait en deux temps.

1. Le progrès est d’abord chargé de valeur. Progresser c’est aller vers un mieux, vers un objectif visé. Une telle utilisation chargée de valeur positive a été popularisée par les philosophes du progrès, à partir du 17e siècle, en l’employant parfois avec un P majuscule. Ils ont forgé le mythe du progrès. Ce qu’on appelle mythe, c’est une représentation idéalisé de l’état de l’humanité, que ce soit dans un passé ou un avenir fictif.

En ce qui concerne le mythe du progrès, il s’agit de l’avenir : c’est l’humanité, la civilisation qui croît et avance inexorablement vers le mieux, vers un terme idéal — et on n’arrête pas le progrès. Selon Jacques Bouveresse c’est « la conviction que la possibilité et même la nécessité d’un progrès qui ne connaîtra pas de limites sont inscrites dans la nature de l’être humain, en tant qu’espèce ». Dans un article Histoire de l’idée de progrès de l’Antiquité au XVIIe siècle, Mathilde Herrero rappelle que l’idée de progrès avait déjà fait un long chemin jusque-là, mais que les Lumières le placèrent au rang d’objectif principal de la société moderne.

2. Le progrès est ensuite chosifié. Les progressistes associent le “progrès” avec quelque chose de perceptible et mesurable comme la croissance, l’accroissement : plus c’est mieux, et mieux c’est plus. Les défenseurs inconditionnels du progrès sont en réalité en général des défenseurs de la croissance : plus de données, plus de production, plus de ressources économiques et financières, plus de routes, plus de voitures, plus de bureaucratisation, etc. Le mot progrès sert ainsi à justifier la croissance pour elle-même. La croissance économique et industrielle est toujours bénéfique, on ne le questionne plus. Voilà comment à l’époque actuelle, le mythe du progrès, revient à l’idéologie politique de la croissance.

Ce principe se retrouve aussi en ce qui concerne l’accumulation des connaissances. Toutes les nouvelles connaissances sont considérées comme bonnes par elles-mêmes. Plus on en connaît, mieux c’est. Ce qui est sûr, c’est que plus on accumule des connaissances sur un domaine, plus on peut utiliser ces connaissances pour un autre objectif que la connaissance elle-même.

Par exemple plus on accumule des connaissances sur l’uranium et les neutrons, et plus il devient faisable de concevoir une bombe atomique et tuer des centaines de milliers de personnes. Si on voulait faire preuve de plus de prudence, on considèrerait que les connaissances sont profitables ou non selon les finalités selon lesquelles elles sont utilisées, et selon ce qu’implique leur production.

Une logique circulaire

Les progressistes définissent donc le progrès, idéologiquement, comme un processus mélioratif, une amélioration de la condition humaine en tant que destin obligatoire. Puis ils chosifient cette idée en prétendant que la technologie, la science l’industrialisation vont résoudre tous les problèmes alors qu’en réalité ils apportent des armes aux plus puissants.

Ainsi les progressistes et tous ceux qui adhèrent à cette idéologie évitent de se poser sérieusement la question de savoir si cette technologie et les infrastructures nécessaires à sa mise en œuvre rendent vraiment la vie meilleure. Et ils se contentent de foncer la tête dans le guidon en direction de toujours plus de technologie et d’industrialisation au nom du progrès. Or, cet emballement crée de plus en plus de problèmes. Et pour régler les problèmes causés par la production industrielle, il nous faut encore plus de croissance économique.

Nouveau problème causé par l’industrie —> Il faut résoudre ce problème ! —> Industrialisation et croissance économique —> Nouveau problème causé par l’industrie

C’est une logique circulaire: plus de croissance pour résoudre les problèmes de la croissance. Le progrès ressemble donc à un mécanisme auto-alimenté qui crée les conditions de sa perpétuation. Il génère des nuisances que seul un nouveau progrès pourra régler. Le progrès est justifié par lui-même, il est une fin en soi.

La façon dont on parle de notre état comme étant celui du progrès nous donne l’impression d’être constamment en mouvement, en marche. C’est le sentiment de se sentir en avant sans avoir besoin d’avancer. Comme le formule Jacques Bouveresse : « Le but réel du progrès, s’il y en a un, est enfin devenu clair : tout se passe comme s’il n’était en fait rien d’autre que la continuation du progrès lui-même. »

La logique circulaire du mythe du progrès entrave et empêche la critique de la technologie et de l’industrialisation : si vous critiquez la technologie, vous devenez responsables des problèmes qu’elle est censée résoudre. Si vous critiquez les dégâts du progrès, vous empêchez les solutions à ces dégâts, c’est donc vous qui êtes responsables de ces dégâts. Si vous vous méfiez des OGM, non seulement vous êtes contre la science et le progrès, mais en plus vous voulez affamer les populations les plus pauvres, vous êtes anti-progrès et anti-pauvres.

Un mythe dangereux

La confusion qui règne autour de la notion de progrès n’est pas nouvelle. Goujon, dans l’Encyclopédie Anarchiste, faisait déjà ce constat : « Nulle notion ne nous semble plus familière que celle qu’exprime le mot progrès. Pourtant, il n’en est guère qui soit plus confuse, plus trompeuse et dont on fasse plus dangereux abus. » Et en effet, le progrès n’est pas simplement un slogan publicitaire, une “décoration ambulante” (Karl Kraus), il est un mythe dangereux, une croyance extrêmement nocive.

Non seulement nous en arrivons à croire que nous pourrions croître infiniment – ce qui est impossible –, mais en plus que nous devrions le faire car c’est là notre destin. Selon Kirkpatrick Sale, le mythe du progrès a « nourri, guidé et présidé ce mariage heureux de la science et du capitalisme qui a produit la civilisation industrielle moderne. » Afin de mettre en œuvre ce mythe, « la domination sur la nature n’est pas seulement légitime […] mais aussi désirable. »

Comment cette domination sur la nature est rendue possible ? Grâce au pouvoir de la technique. Quand on parle de la science en tant que facteur de progrès, on a tendance à ignorer les liens entre la technologie et le pouvoir de guerre et de destruction. Mais l’augmentation du pouvoir de la technique est responsable du développement considérable de la puissance militaire, elle n’est donc pas forcément synonyme de bonheur humain.

D’ailleurs, il a été élaboré un indicateur pour évaluer les propres performances du progrès : l’IDH, Indice de développement humain. Selon ses concepteurs, qui classent les pays du plus au moins développés, l’IDH « donne aux populations les moyens de trouver et d’emprunter les chemins qui les mèneront à une vie riche de sens, ancrée dans l’expansion des libertés ». Mais comment l’IDH est-il calculé ? À partir de trois indices :

  • Le PIB. C’est-à-dire le développement économique du capitalisme, de la production et de la consommation. C’est assez évident que c’est déjà un indice de désastre en soi.
  • L’espérance de vie. C’est-à-dire est-ce qu’on vit longtemps. Ça ne dit pas comment on vit, et si on vit bien.
  • La scolarisation. C’est-à-dire le niveau d’endoctrinement que font subir les États aux personnes. Plus on endoctrine les enfants, mieux c’est.

L’IDH est vraisemblablement source de confusion et d’inversion de valeur. D’un côté on prend du quantitatif pour du qualitatif. De l’autre c’est du négatif qui est pris pour du positif. Plus un pays s’enfonce dans le capitalisme et l’industrialisme, plus l’IDH monte. L’IDH, qui est censé représenter le bien-être des populations, constitue en réalité un indice du progrès… du désastre.

Évidemment, l’IDH n’est qu’un indicateur qui aide le capitalisme à se développer et à se justifier. Imaginer d’autres indicateurs ne changera absolument rien au fonctionnement structurel du capitalisme et à ses besoins en terme d’exploitation et de destruction.

Faire le bilan du progrès

Maintenant, il faut faire le bilan du progrès, un bilan du point de vue écologiste et libertaire. Qu’est-ce que globalement ce qu’on appelle le progrès a apporté à l’humanité ? et pour les autres espèces ? A-t-il apporté plus de bonheur, de justice, d’autonomie, de liberté et d’égalité ? Quels en sont, au final, les coûts et les bénéfices ? Sont-ils soutenables ?

Les bénéfices du progrès technique

Pour un sixième de l’humanité, on doit reconnaître que la prospérité matérielle a augmenté. Pour les plus privilégiés, l’accès à certaines commodités s’est grandement amélioré. Les réseaux de communication et de transport permettent aux plus aisées de voyager, et aux marchandises et informations d’être échangées très rapidement. La médecine moderne a réduit la mortalité infantile et traite une part des maladies et épidémies.

Les nuisances du progrès technique

Les nuisances sont considérables. Les espèces et les systèmes de la Terre sont détruits. 500 000 espèces ont déjà été exterminées au siècle dernier, disparues pour toujours. Aujourd’hui le rythme est de 200 espèces éradiquées chaque jour. Les 5/6 de l’humanité souffrent du confort des privilégié·es : sociétés colonisées ou déplacées pour l’accaparement des ressources, économies et environnements anéantis, la pire misère.

Le technosystème s’est mondialisé, l’évolution technique accélère l’automatisation, la robotisation, le chômage. Les modes de vies sont standardisés par la consommation et les besoins de l’industrie, ce qui désintègre les cultures traditionnelles, et favorise les nationalismes. Le technosystème de plus en plus dérégulé et déterminé par les forces du marché, la guerre de tous contre tous, suscite la haine de l’étranger.

Dans les pays riches, le progrès technique n’a même pas éradiqué la pauvreté, la maladie, le travail pénible ou l’ignorance. De nouveaux maux apparaissent, appelés “maladies de civilisation”. La civilisation industrielle a aujourd’hui les capacités de détruire la possibilité même de vivre sur la planète, « une terre vidée de ses ressources, dévastée, une atmosphère empoisonnée, des mers et des fleuves morts ». (Von Wright). « La modernisation a causé un tel désastre écologique que les choses les plus élémentaires sont maintenant devenues du luxe ; eau et airs purs, alimentation saine, végétation » (Oblomoff).

Les connaissances qui étaient censées être libérées ne l’ont en réalité pas été. La majorité des connaissances actuellement produites le sont parce qu’elles servent l’amélioration de la productivité et du technosystème. Comme le dit le groupe Oblomoff , le collectif à l’origine du livre Un Futur sans avenir, « la volonté de savoir est l’alibi qui sert à faire accepter la course à l’armement et la compétition économique internationale ».

Au final, le progrès coûte beaucoup trop cher et il ne réalise pas ses promesses. Ses fruits ne valent pas ses coûts sociaux, économiques, politiques et environnementaux.

 

Extraits

« La science constitue la base de la maîtrise technologique de la nature par l’homme […]. L’alliance de la science, de la technique et de l’industrie peut être appelée un technosystème. Il tend à devenir global et transnational […]. La croissance économique est devenue une motivation centrale de l’expansion du technosystème. La conséquence en est que le progrès qui était censé suivre les conquêtes de la science, l’accumulation de la science, a tendance à être identifié à la croissance économique comme telle. Je nomme cette identification une chosification, une quantification du progrès. Le progrès mesuré de cette manière n’est plus un concept de valeur. […]

Il se passe à peine un jour sans que nous soyons ramenés à des catastrophes consécutives à l’empoisonnement ou à la pollution de l’air et de l’eau, à des famines de masse en raison d’une érosion constante, à un appauvrissement continu de la richesse de variation génétique de la vie végétale et animale. […] Nous sentons un soulagement à l’idée que la menace nucléaire a provisoirement diminué grâce à des accords mutuels entre ceux qui ont la plus grande opportunité de déchaîner la tempête. Nous ferions bien cependant de nous souvenir que nous avons, suspendue au-dessus de nos têtes pour le reste de toute l’histoire humaine, la menace potentielle de ces armes de destruction – qui ne sont pas les seules. »

Le mythe du progrès, Georg Henrik von Wright

« Les symptômes d’une crise planétaire qui va s’accélérant sont manifestes. On en a de tous côtés cherché le pourquoi. J’avance pour ma part l’explication suivante : la crise s’enracine dans l’échec de l’entreprise moderne, à savoir la substitution de la machine à l’homme. Le grand projet s’est métamorphosé en un implacable procès d’asservissement du producteur et d’intoxication du consommateur. La prise de l’homme sur l’outil s’est transformée en prise de l’outil sur l’homme. Ici il faut savoir reconnaître l’échec. »

La convivialité, Ivan Illich

« L’idée d’un progrès continu des conditions d’existence grâce au perfectionnement technique dissimule la soumission des individus à des phénomènes qui s’imposent à eux, les rendant quotidiennement dépendants des nouvelles technologies et des satisfactions compensatoires qu’elles pourvoient.

Dans le cas de la science, la vision progressiste de l’histoire se berce encore de l’idée que tout avancée des connaissances est intrinsèquement bonne, même quand dans l’immédiat elle est associée au pire. Il est pourtant urgent de comprendre que les dégâts induits par la frénésie scientifique sont souvent irréversibles. Principale responsable de leur multiplication, la technoscience ne pourra rien (ou si peu) face aux radiations, aux cyclones ou aux cancers, qui sont et resteront des catastrophes. Prétendre les résoudre par des solutions techniques revient à s’enfermer dans une fuite en avant absurde. Quant à l’idée d’une éventuelle réappropriation de cet ensemble technologique à des fins émancipatrices, elle paraît dans bien des cas aussi aberrante que celle de vouloir faire d’une aire d’autoroute un lieu de convivialité. »

Un futur sans avenir, Oblomoff

« Il est difficile d’entendre que les forêts sont abattues au rythme de 28 millions d’hectares par an, que la désertification menace 4 milliards d’hectares de terre dans le monde entier, que chacune des dix-sept principales zones de pêche du monde est en déclin et se trouve à une décennie d’un quasi-épuisement, que 26 millions de tonnes de terre arable (praticables) sont perdues par l’érosion et la pollution chaque année tout en croyant que ce système économique mondial, dont le fonctionnement fait payer ce prix, se dirige dans la bonne direction et que cette direction devrait être nommée “le progrès”. »

— Kirkpatrick Sale

 

Conséquences

Ne plus se laisser enfumer

La croissance permanente est impossible et aucun argument valable ne peut la défendre. Il ne s’agit pas de jeter totalement le progrès à la poubelle, mais de ne plus se laisser enfumer. Quand le mot progrès est utilisé pour justifier une politique, il y a très probablement un piège. Il nous faut nécessairement nous méfier des industriels et des dirigeants. Ne pouvant plus ignorer les catastrophes, ils enfilent des « capes vertes » et tentent d’entretenir le dernier avatar du mythe du progrès : le mythe du développement durable. Selon eux, c’est grâce au développement économique qu’on mettra fin à la pauvreté, à la misère. Ne nous laissons plus attraper par ces discours menteurs, peu importe d’où ils viennent, et d’autant plus quand ils viennent des milieux soi-disants “écolo”.

Abandonner les illusions dangereuses

Chaque jour apporte son lot de nouveaux gadgets à la mode comme les voitures à hydrogène, la 5G ou le frigo connecté. Ne nous laissons plus distraire par la dangereuse fable des illusions technologiques censées sauver la planète, refusons leur développement. Soyons impitoyables contre les nouveaux avatars du mythe du progrès. Nous devons arrêter les nuisances là où elles ont lieu, pas en générer de nouvelles.

Les questions du bonheur, de la liberté et de la nature

Ne croire ni à un avenir radieux, ni au bon vieux temps. Croire qu’on vit sous le signe du progrès nous empêche de nous demander si la situation écologique et sociale s’améliore réellement, de chercher des moyens d’y parvenir et de le vérifier.

Le mythe du progrès est un obstacle aux questions qui devraient plutôt nous animer : qu’est-ce que le bonheur ? Qu’est-ce que la liberté ? Quelles sont nos relations avec les autres êtres vivants ? La réduction de toutes les perspectives à la croissance illimitée nous détourne de ces sujets fondamentaux. Aujourd’hui c’est une tâche « essentiellement critique » qui nous attend. Il s’agit de « démasquer les fausses mythologies » des politocrates d’un côté et des technocrates de l’autre.

Critiquer aussi les outils

Il n’est pas évident que ceux qui nous entraînent sur de nouveaux terrains de la connaissance scientifique soient « des éclaireurs intelligents et fiables ». Dans les faits, des chercheurs collaborent activement avec les pouvoirs industriels et militaires qui les financent. Et comme on ne peut pas tenir pour responsable quelqu’un qui fait une découverte des mauvais usages de cette découverte, ces chercheurs ont tendance à se laver les mains quant aux conséquences et applications techniques de leurs recherches.

Nous devons donc « adopter une attitude critique envers notre propre puissance et notre propre action. » Et cela passe par une remise en question des outils existants : systèmes, institutions, infrastructures, machines, technologies, énergies, etc.

 

Conclusion

C’est la fin de cet épisode de Technotombeau. On continuera ces réflexions dans le prochain. Car maintenant que l’on sait pourquoi il faut critiquer les outils et technologies, il nous reste à le faire avec des exemples plus précis. Pour continuer sur ce thème, on vous conseille un film documentaire en 6 parties de Jean Druon, Un Siècle de progrès sans merci. Ils sont vraiment passionnants. On a aussi réalisé un entretien avec Bertrand Louart, “la religion du progrès” dont vous pouvez retrouver l’extrait ici. Merci pour votre écoute et votre soutien, partagez ce podcast s’il vous a plu.

« Nous avons besoin d’organisation, de mobilisation et de courage. Les infrastructures actuelles qui détruisent la planète doivent être visées, et le système politico-économique qui en est responsable doit être démantelé ».

Références

Un siècle de progrès sans merci, Jean Druon

Le mythe du progrès, Kirkpatrick Sale

Le mythe du progrès selon Wittgenstein et von Wright, Jacques Bouveresse

Généalogie de l’idée de progrès, Yohan Ariffin

Le mensonge du progrès, Nicolas Casaux

Histoire de l’idée de progrès de l’Antiquité au XVIIe siècle, Mathilde Herrero

Le mythe du progrès, Georg Henrik von Wright

Un futur sans avenir, Oblomoff

La convivialité, Ivan Illich

 

3 Comments
  • Félix
    Posted at 13:30h, 16 juillet Répondre

    Épisode très intéressant ! Petit bémol : vous utilisez science (connaissance pour la connaissance) et technologie (science matérialisée pour servir une intention) comme des synonymes, ce qui conduit aussi à des impasses et des raisonnements absurdes tels que : « on ne se pose pas assez la question de ce à quoi va servir la connaissance avant de l’acquérir », comme si la connaissance non acquise contenait en elle-même ses dérives et que l’on pouvait les anticiper ! L’exemple de la bombe atomique illustre très bien cette erreur de logique : les fondateurs et fondatrices de la physique nucléaire n’auraient jamais pu anticiper cette fin à moins qu’on leur pose la question selon ce prisme.
    Toute connaissance a des effets rebonds invisibles au moment où cette connaissance est acquise. Ces effets rebonds négatifs ne sont que des travers liés à l’application de ces connaissances par des idéologies, et non l’inverse. D’autant plus qu’une connaissance dont l’application a un impact immédiat sur le confort sera adoptée sans réfléchir, voire en niant les problèmes potentiels. Même si nos ancêtres avaient anticipé toute la destruction faite par le feu, ils auraient surement continué de l’utiliser pour réchauffer leurs nuits d’hiver malgré tout.
    Je pense que la recherche de connaissance (la curiosité tout compte fait) est un paramètre fondamental avec lequel nous devons traiter, et non quelque chose que nous pouvons critiquer et encore moins déconstruire.
    La science est neutre, pas la technologie ni la recherche.

  • l'A-Freux
    Posted at 19:42h, 04 août Répondre

    Bonjour,

    Je ne suis personnellement pas persuadé par cette neutralité de la science et de cette motivation cachée derrière le paravent de la curiosité (et elle pourrait être véritablement un vilain défaut: celui de mentir sur ses intentions).
    La connaissance n’étant pas un phénomène inné, il relève bien de la volonté d’acquisition et de transmission d’informations en vu de la maîtrise et du maintien de son environnement, a minima, que ce soit pour soi ou pour son espèce. Nous avons encore des communautés qui ont traversé les âges sans pour autant se baser entièrement sur le métal. Et j’ai un faible pour les corneilles noires, très «intelligentes» aussi. D’une autre façon, ceci pourrait être résumé en un seul but: garder un avantage pour s’accaparer des ressources dans un environnement dit compétitif.
    La recherche de nouvelles connaissances, aujourd’hui dans nos sociétés modernes, ne peut plus prétendre à rester compétitifs vis à vis d’autres espèces, animales surtout, depuis notre sortie de la préhistoire, nous (la civilisation dominante actuelle) avons déplacé cette guerre contre notre propre espèce. D’autant plus que l’acquisistion de connaissances requièrent de plus en plus de ressources, ce qui est tout sauf neutre, il faut le garder à l’esprit.
    Le feu est notre malédiction, les anciens l’ont fort bien compris, notre destin est scellé à son empreinte: son énergie, son pouvoir sont purement destructeurs et éphémères. Sa maîtrise reste une illusion tant la tentation se berce de tout les prétextes pour son utilisation.
    La science, a fortiori moderne avec son discours, son couplage aux moyens colossaux de l’Etat et les industries, n’est devenu que la recherche de savoirs pour augmenter l’efficacité des moyens de cette compétitions, cet accaparement d’espace et de matières sinon de contrecarrer les externalités néfastes que celle-ci à engendré dans ce but depuis des siècles (dont les GES sont le plus emblèmatique). Ce n’est plus vertueux, c’est desastreux au mieux, mortifère au pire.
    On ne pourra donc pas s’en remettre à la science si celle-ci est neutre: lui demander des moyens pour agir rapidement dans nos desarrois actuels, c’est entrer de plein pied dans cette contradiction. Et ne parlons pas de l’application de ces connaissances dans des sociétés aussi complexes que les notre (à l’image de l’informatique, le logiciel est fournit avec un document technique et un document d’exploitation par exemple). Il faudra être patient face au climat…
    Il faut réellement s’interroger sur ce qu’aujourd’hui représente la science, Et oui, il faut aussi la critiquer, ce n’est pas un totem.
    Qui de nos jours fait de la recherche pour rien à part un salaire ? Et qui paie ? Qui de nos jours ne cherche pas de l’information pour rester «connecter» à cette société de l’information ? Qui de nos jous, en dehors des Amish d’Emmanuel, souaite rejeter les savoirs de la science moderne pour «s’en sortir» ? Même en cas d’effondrement ?

  • Félix
    Posted at 12:10h, 16 août Répondre

    Bonjour, merci pour cette réponse. Je réponds en citant des passages, ne vous offensez pas si mes tournures peuvent s’avérer sèches, ce n’est pas de la pédance mais de la froideur induite par l’écrit.

    « La connaissance n’étant pas un phénomène inné », c’est surement une prémisse sur laquelle nous ne sommes pas d’accord, je serais intéressé de savoir pourquoi vous affirmez ça. Pour moi, dès qu’il y a mémoire, il y a connaissance. La mémoire étant le support de la connaissance. Donc la mémoire étant innée la connaissance l’est tout autant. Cela étant dit, je suis d’accord avec la suite, mais ne me semble pas découler directement de votre première phrase.

    Je suis d’accord que le feu est peut-être notre malheur et Prométhée n’aurait peut-être pas dû défier les dieux pour un pareil résultat…

    « La science, a fortiori moderne avec son discours, son couplage aux moyens colossaux de l’Etat et les industries, n’est devenu que la recherche de savoirs pour augmenter l’efficacité des moyens de cette compétitions, cet accaparement d’espace et de matières sinon de contrecarrer les externalités néfastes que celle-ci à engendré dans ce but depuis des siècles (dont les GES sont le plus emblèmatique). Ce n’est plus vertueux, c’est desastreux au mieux, mortifère au pire. »
    Là j’ai l’impression que vous tombez dans le travers que je dénonçais dans mon premier commentaire, vous utilisez « science » pour « technologie » et « recherche » comme équivalents. L’orientation de la recherche est désastreuse, la technologie est mortifère, la science s’en fiche. Peut-être même qu’un jour la science aura dans son corpus que « la technologie est néfaste à l’humanité ».

    « On ne pourra donc pas s’en remettre à la science si celle-ci est neutre » justement si, savoir que les GES ou que l’écocide sont d’origine humaine ne dit pas ce qu’il faut en faire, c’est un savoir, donc appartient au corpus de la science. Ce que nous devons faire est de notre ressort, la science ne saura jamais répondre à cette question. Le choix de la sobriété (choix philosophique et moral) peut-être fait avec les mêmes données (science) que celui de faire de l’extraction de carbone de l’atmosphère (choix technologique, mythe de l’innovation).

    Je n’ai pas bien compris le paragraphe qui suit, l’analogie de l’informatique.

    « Il faut réellement s’interroger sur ce qu’aujourd’hui représente la science, Et oui, il faut aussi la critiquer, ce n’est pas un totem. »
    Je suis d’accord, c’est ce que j’essaie de faire. Je ne sais pas bien ce que vous mettez derrière le mot « totem », mais je vais rebondir avec ce que ça m’évoque. La science est un corpus de réponses à des questions bien posées constitué avec différentes méthodes qui ont su se perfectionner. Cela ne veut pas dire qu’elle peut répondre à toutes les questions bien posées. Il y a des sujets où elle est compétente, d’autres où c’est en débat (la recherche) et d’autres (beaucoup) où ce n’est pas du tout de son ressort (la morale, dieu, la loi…). Quand je dis que ce n’est pas de son ressort, c’est quelle ne peut pas y apporter une réponse définitive, mais peut-être que certains éléments de son corpus peuvent aider à penser la question.

    À la question : « quelle est la forme de la Terre ? » la science sait maintenant répondre « sphérique ». Cela ne dit pas comment considérer les autres humains ou comment entretenir une relation délicate avec notre planète.
    Pour « à quoi est dû le réchauffement climatique/l’écocide ? » la science sait aujourd’hui répondre : « l’humain ». Cela ne dit pas ce qu’il faut faire pour autant.

    Pourquoi je défends cette séparation entre science et recherche/technologie ? Si tant est que vous vous le demandiez.
    C’est parce que la science (et comment les connaissances ont été constituées) est un formidable support à penser et une machine à broyer les préjugés et les erreurs. Apprendre à reconnaitre ce qui est du ressort de la science et ce qui ne l’est pas permet d’avoir des discussions efficaces et d’apporter des réponses plus justes aux problèmes rencontrés. Cela permet de ne pas se faire embobiner par les personnes qui se parent de la science pour porter des discours moraux, la science appartient à toustes et beaucoup trop s’en détournent, surtout celleux qui portent un discours technologiste.

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