Pornland (Gail Dines)

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Fiche de lecture de Pornland, comment le porno a envahi nos vies de Gail Dines, publié aux Éditions libre.

Savez-vous que porno est devenue une forme importante d’éducation sexuelle pour des millions d’enfants ? Et qu’apprennent ces enfants ? Que l’humiliation et la violence sont au cœur des relations, de l’intimité et du sexe. L’industrie du tabac a affirmé pendant des décennies qu’il n’y avait aucun lien prouvé entre le tabagisme et le cancer du poumon, et de la même façon l’industrie du porno nie l’existence de plus de 40 ans de recherches sur l’impact de ses produits.

 

 

Avec la participation de Maria, Maële, Loriane, Marine, Anne-Laure, Anna, Natacha, Mélodie et Lorenzo.

Retrouvez l’article dans sa version originale en Anglais.

Attention contenu choquant : Viol, Inceste, Racisme, Misogynie, Pédopornographie, Pédocriminalité

 

 

Introduction

 

 

Dans quel contexte sommes-nous ? Au beau milieu d’une pandémie. Les confinements un peu partout sur la planète mettent les femmes dans une position extrêmement vulnérable, souvent en première ligne, confinées, enfermées avec des hommes abusifs. Ainsi la violence conjugale a augmenté d’environ 30 % en France depuis que le gouvernement a mis en place la quarantaine. Le Coronavirus est devenu un cauchemar pour beaucoup de femmes – tout comme pour les personnes les plus précaires et victimes de racisme et d’exclusion.

Alors que les industries subissent de lourdes pertes pendant cette période, certains capitalistes tirent leur épingle du jeu et font du profit grâce à la crise sanitaire. Comme par exemple celle de l’objectification sexuelle, la pornographie, en ligne notamment. Récemment impliquée dans de nombreux scandales pour avoir laissé des vidéos de viols d’enfant sur son site Pornhub, l’entreprise MindGeek – au chiffre d’affaire de 460 millions de dollars – espère se blanchir en offrant des accès premium gratuits. Cela ressemble a priori à un geste philanthrope et généreux, cependant Pornhub est en train de collecter une énorme quantité de données, et les monétise pour faire du profit. Le coup de publicité réalisé par Pornhub exploite la crise du Coronavirus et passe sous silence les plaintes dont ils font l’objet, la plateforme étant accusée d’héberger des vidéos de victimes de trafic sexuel.

Le pic d’augmentation du trafic de +38,2% en France s’est produit le 17 Mars 2020 après que Pornhub offre des abonnements Premium gratuits « pour encourager les gens à rester à la maison et à se distancier socialement ».

 

Dans son livre Pornland, Gail Dines dénonce cette industrie pornographique et met en lumière les conséquences horribles de ces sites porno. Dines est une professeure de sociologie et women’s studies au Wheelock College de Boston. Après avoir fait des recherches et écrit à propos de l’industrie du porno pendant 30 ans, elle est considérée internationalement comme une experte sur la façon dont le porno s’infiltre dans nos vies et les effets de cette saturation. Il y a une dizaine d’année, Dines a écrit Pornland, et depuis l’industrie du porno a évidemment évolué. Néanmoins ses analyses sont toujours pertinentes et d’actualité.

Il est important de noter que lorsque Dines fait référence au porno dans ce livre, elle fait principalement référence au genre gonzo. C’est de loin la catégorie de porno la plus regardée, la plus populaire et la plus rentable (le gonzo représente 95% des productions porno). Le porno gonzo dépeint des rapports sexuels hard-core, violents, des punitions corporelles où les femmes sont dégradées et déshumanisées à un point tel qu’elles ne portent même plus de nom; ce ne sont que des salopes, des putes et des sacs à foutre. Le porno gonzo se fiche des scénarios, enchaînant scène de sexe après scène de sexe, pour que les consommateurs puissent « aller droit au but ». L’utilisateur regarde juste deux anonymes qui ont un rapport sexuel sur un écran; il n’y a aucune d’identité, ni même aucune impression qu’il s’agisse de vraies personnes. Cela renforce encore l’illusion que «le porno est un fantasme» dont nous discuterons plus tard.

Contrairement aux générations passées, les utilisateurs de porno ont aujourd’hui un accès illimité et facile aux productions gonzo. Encore plus inquiétant, l’âge moyen du premier visionnage est maintenant de 11 ans selon Dines. En France la moitié des adolescents de 14 ans ont regardé leur premier film porno (dont le contenu est toujours plus violent).

 

 

 

 

Comment le porno a saturé la culture dominante

 

Avant de discuter de l’industrie du porno actuelle, nous devons nous concentrer sur une époque révolue, avant l’émergence d’Internet, ce qui est appelé « L’âge d’Or » du porno. Cela va nous permettre de comprendre comment nous en sommes arrivé·es ici, et comment le porno violent et dégradant est devenu acceptable voire même célébré dans la culture dominante de la société actuelle.

Dines choisi de se concentrer sur trois magazines qui ont ouvert la voie à l’industrie du porno actuelle. Elle parle de la relation complémentaire et compétitive entre Playboy, Penthouse et Hustler qui ont repoussé les limites de ce qui était considéré comme du porno acceptable et mainstream. Ce trio de magazines a préparé le public à accepter le porno hard-core que l’on connaît aujourd’hui.

Pour commencer, un magazine qualifié de lifestyle masculin et publié aux États-Unis après la Seconde Guerre Mondiale, fournit l’espace économique et culturel pour le gonzo ; ce magazine s’appelle Playboy, avec Hugh Hefner à sa tête. Avant Playboy, les magazines pornographiques n’étaient pas diffusés dans les réseaux de distribution traditionnels, et l’accès aux productions pornographiques était limité. Playboy a brisé cette contrainte en dépassant les cadres économiques culturels et légaux en place. En 1953 le magazine fait parler de lui avec en une Marilyn Monroe, sex-symbol de son époque. L’objectif d’Hefner était de créer une marque mondiale associée à un style de vie particulier dont le magazine faisait la promotion.

Dines nous rappelle que les années 50 voient des changements considérables aux État-Unis ; le baby boom et la croissance économique, l’étalement des banlieues, la pression sociale pour se conformer à la vie de famille et se marier jeune, ainsi que l’avènement d’une culture capitaliste de la consommation. Durant cette période les médias de masse ont joué un rôle décisif pour légitimer et célébrer l’idéologie « pro-familiale », la famille nucléaire envisagée comme l’institution de base de la société. Les injonctions faites aux hommes américains de se conformer à la fois à la vie de famille et aux valeurs du travail ont participé à créer un sentiment hostile envers les femmes. Les femmes sont dépeintes comme cupides, manipulatrices et paresseuses. Elles deviennent les coupables idéales : ce sont elles qui ont domestiqué les hommes, ce sont donc elles qui les émasculent.

Dines affirme que c’est pendant ces années pro-familiales que Playboy fut pour la première fois vendu en kiosque. Nous pensons cependant qu’il n’est pas forcément pertinent de se focaliser sur cette période spécifique comme particulièrement « anti-femmes » ou « pro-familiale », car cela amoindri les luttes passées et présentes des femmes. En effet, le patriarcat est antérieur à cette période et nous vivons toujours dans des sociétés qui oppressent et tuent les femmes, tout en idéalisant et renforçant les injonctions faites à la famille nucléaire comme unité de base. Les hommes continuent de se plaindre et justifient leur violence au nom d’une supposée « crise de la masculinité », ce phénomène n’est pas nouveau mais se répète depuis des siècles. La rhétorique de la crise de la masculinité punit les femmes qui veulent s’émanciper des carcans des stéréotypes de sexe, c’est-à-dire du genre.

À sa sortie, Playboy est un succès. Le magazine diffuse et renforce les stéréotypes virilistes avec par exemple des articles comme Miss vénale 1953 et La féminisation de l’Amérique qui avertissent le lecteur masculin : « il y a encore quelques générations, nous étions dans un monde d’hommes, rien ne pourrait être plus éloigné que la situation de 1953 ». Playboy va devenir un manuel pour les lecteurs qui ont été élevés en pleines Grande Dépression, Seconde Guerre Mondiale et conservatisme sexuel, en les aidant à devenir des consommateurs distingués de marchandises et de femmes. Dines montre en détail comment l’idéologie misogyne dont Playboy fait la promotion n’a en fait rien de nouveau, bien qu’elle soit critique du mariage. Elle étudie aussi les techniques de marketing innovantes employées par Hefner ; on vous recommande fortement de lire ces passages.

Après son ascension dans les années 50, Playboy va rencontrer un concurrent tenace dans les années 70, le magazine britannique Penthouse. La compétition entre ces deux magazines ouvre les vannes à des productions encore plus objectifiantes ; Hefner a de façon grossière nommé cette période The Pubic Wars (les guerres pubiennes). Après ce travail préparatoire effectué, le climat est idéal pour accueillir un troisième participant à cette fête misogyne, le mensuel Hustler, « le premier magazine distribué nationalement qui montre du rose ». Hustler cible l’homme américain moyen de classe inférieure, dont les revenus ne permettent pas d’atteindre le mode de vie et de consommation promu par Playboy et Penthouse.
Le lecteur idéal d’Hustler est un chauffeur de camion, pas un professeur érudit ni un cadre, en tous cas c’est comme ça que se décrit le magazine. Mais en réalité les lecteurs de Hustler ne sont pas issus de la classe ouvrière, et gagnent bien plus d’argent que les lecteurs de Playboy, même si Hefner cible pour son magazine les cadres de classe moyenne. Il s’agit d’une ruse de marketing qui permet aux vrais lecteurs de penser qu’ils sont eux-mêmes meilleur que le vulgaire lecteur macho dépeint dans le magazine. Cela autorise les hommes de classe supérieure d’acheter ce magazine tout en se distanciant de lui comme s’ils étaient en train d’observer et se moquer de la culture des classes sociales inférieure, bien différente de la leur…

L’apogée de ces trois magazines est passée depuis longtemps. Cependant, nous ne devons pas sous-estimer l’influence qu’ils ont eu sur le marché du porno et sur la culture. Plus Hustler et Penthouse ont dépassé les limites, et plus Playboy est apparu comme acceptable, et plus ses valeurs ont pu pénétrer la culture dominante. Quand internet est arrivé, la culture dominante avait déjà été bien préparée à trouver la pornographie acceptable, comme élément courant de la vie de tous les jours, plutôt que comme une industrie puissante produisant des images dégradant, objectifiant et humiliant les femmes. Playboy, Penthouse et Hustler ont ouvert la voie pour le gonzo, dont nous sommes bombardé·es aujourd’hui.

Aujourd’hui le porno est partout. Dines fournit des pistes sur la façon dont l’industrie a provoqué son passage de tabou à courant dominant. Elle cite les stratégies de marketing bien étudiées pour dédiaboliser l’industrie du porno, et la nettoyer de son côté « grossier », et en faire un produit fun, sexy, ludique et libérateur. Ce marketing habile a permis au porno de s’infiltrer dans la culture dominante et nos consciences collectives. Dines cite trois exemples de dédiabolisation utilisée aux États-Unis : Girls Gone Wild, Jenna Jameson, et Vivid Entertainment. Nous allons brièvement étudier l’exemple de GGW.

Girls Gone Wild (les filles deviennent folles), est une émission qui produit des vidéos dans lesquelles des étudiantes font la fête, s’exhibent et parfois ont des relations sexuelles lesbiennes. Le bus GGW traque les adolescentes sur les campus universitaires pour les faire participer à l’émission. Profitant du fait que les adolescentes sensibles à la pression sociale et ont tendance à se conformer au groupe, l’équipe GGW cible les filles entourées de leurs camarades, les encourageant à montrer leur poitrine, et à encourager les autres à faire de même.

Joe Francis, le propriétaire de GGW, a soigneusement pensé son produit pour qu’il ne soit pas classé dans la catégorie porno, mais pour qu’il appartienne plutôt au monde de la culture pop. GGW est un produit socialement acceptable, il montre surtout des étudiantes ivres qui batifolent et qui s’amusent ; on peut dire qu’il s’agit d’un produit porno commercialisé comme culture pop. Les hommes apprécient ce porno « soft » car GGW présente ses participantes comme étant de « vraies filles ». Ceci a pour effet deux conséquences. La première c’est que les hommes ont tendance à croire que les actrices porno ne sont, elles, pas de vraies femmes, elles sont en-dessous. Il y a une hiérarchisation des femmes. Et la deuxième c’est qu’ils croient que toutes les femmes sont sexuellement disponibles, pas seulement les prostituées. Cela renforce le discours « Toutes les femmes sont des salopes ». Dines a interviewé des adolescentes qui regrettent d’avoir été filmées dans GGW, la plupart souffrent maintenant de trouble de stress post-traumatique. Elles ont subi des pressions pour prendre part à des activités sexuelles en étant ivres devant une équipe de tournage d’hommes plus vieux, et cet instant est gravé pour toujours sur pellicule. Elles vivent avec la peur constante que cette vidéo ressurgisse plus tard dans leur vie.

Ces exemples montrent clairement comment la frontière entre culture porno et culture pop est devenue progressivement floue. La culture pop d’aujourd’hui ressemble à la culture porno de 2010. Dines aurait pu aussi mentionner l’industrie de la musique, avec ses clips vidéos pornifiés, facilement accessibles aux enfants sur YouTube ou autre.

Pour résumer, le porno infiltre la culture dominante, des magazines de modes aux publicités, en passant par les films, et ces marchands ont l’audace d’emballer notre oppression comme une émancipation. Comme Dines le dit avec justesse « Le porno ne devrait pas être envisagé comme une forme d’avant-garde artistique… il faut le comprendre comme un business dont le produit évolue avec une logique spécifiquement capitaliste. À l’instar d’autres puissantes industries, celle du porno ne se contente pas de juste fabriquer et vendre un produit ; elle fabrique le monde dans lequel ce produit peut être vendu : les technologies, le business model, les consommateurs enthousiastes, les acteurs, les lois adéquates, et même l’idéologie qui érige le porno comme apogée de l’émancipation et de la libération. »

 

 

 

 

Le porno est avant tout un business

Comment quelqu’un peut se proclamer anti-capitaliste et soutenir cette industrie multimilliardaire ?

 

 

Comme le capitalisme mondialisé, le porno glorifie le pouvoir masculin qui exploite, humilie, et transforme en marchandise tout ce qu’il touche. Il est difficile de déterminer précisément la taille entière de l’industrie pornographique, mais ses revenus annuels ont été estimés à environ 97 milliards de dollars. Pour donner un ordre d’idée, Hollywood génère à peu près 10 milliards de dollars par an. Comme le dit Andrew Edmon, PDG de la société pornographique Flying Crocodile

« Beaucoup de personnes ne prennent pas conscience du business model à cause du sexe. Il est aussi sophistiqué et complexe que n’importe quel autre marché. Nous fonctionnons juste comme une entreprise de Fortune 500 ».

L’industrie du porno ne fonctionne pas en autarcie, comme toutes les grandes industries, elle interagit avec les banques, cartes de crédit, médias de masse et de nombreux réseaux sociaux. Chacun de ces secteurs a un intérêt économique particulier dans la perpétuation et la croissance de l’industrie du porno. Chaque élément de la chaîne, de la production jusqu’à la consommation, s’enrichit et est complice du renforcement de cette industrie. Dines partage son expérience quand elle a assisté au salon annuel professionnel de l’industrie du porno, Adult Entertainment Expo. Là elle a apprit que les pornographes « n’ont pas d’intérêt particulier dans le sexe. Ce qui les excite c’est l’argent ».

Avec la prolifération de sites porno qui offrent du contenu gratuit, on peut se demander comment les pornographes arrivent à dégager du profit. En fait, les contenus sur ces sites gratuits fonctionnent comme des teaser pour éveiller l’intérêt du spectateur pour monétiser les vidéos avec de la publicité ou diriger les spectateurs vers du contenu payant. On peut penser au premier abord que ces vidéos gratuites seraient dommageables à l’industrie, pourtant ils permettent d’agrandir constamment la base de consommateurs de porno payant. Pour citer Dines « Le porno gratuit c’est comme si l’industrie du tabac offrait des cigarettes gratuites aux enfants pour les rendre accros, sans crainte de poursuites judiciaires ».

Pour faciliter la croissance du porno dans la culture dominante, l’industrie a créé le Free Speech Coalition en 1991 pour repousser d’éventuelles contraintes gouvernementales. Cette coalition a fait du lobbying, des relations publiques, et des contentieux, pour « aider à limiter les risques légaux des entreprises du X, augmenter la rentabilité de ses membres, promouvoir l’acceptation de l’industrie dans le milieu des affaires, et favoriser la tolérance du public sur la liberté de parole sexuelle ».

L’Association of Sites Advocating Child Protection (ASACP) est une autre association douteuse qui cherche à façonner une image socialement responsable pour l’industrie du porno. Créée en 1996, la mission de l’ASACP est d’éliminer la pédopornographie d’internet, et d’empêcher les enfants de regarder des vidéos « inappropriées pour cet âge ». En 2002, avec le procès Ashcroft, la Free Speech Coalition a fait suffisamment pression pour changer les lois sur la pédopornographie pour que l’industrie du porno puisse employer des femmes qui, bien qu’elles aient 18 ans, paraissent bien bien plus jeunes. L’ASACP sauve les apparences, mais son hypocrisie et sa malhonnêteté à atteindre ses objectifs affichés sont frappantes quand on découvre que Hustler lui-même est membre de cette organisation. Le même Hustler qui dirige Barely Legal Magazine [majeure de justesse], qui se targue d’être « le magazine numéro 1 dans le monde avec le plus grand catalogue de petites chéries adolescentes qu’on puisse trouver ».

Une industrie que le porno a révolutionnée est celle de la technologie. De l’appareil photo Polaroid qui permet de développer des photos intimes aux vidéos en VR d’aujourd’hui, le porno pousse le monde technologique vers ses plus belles réalisations. C’est important de noter que Dines a écrit Pornland en 2010, donc la plupart des récents développements technologiques et leurs ramifications dans l’industrie du porno ne sont pas évoquées dans ce livre, comme par exemple l’omniprésence des écrans, l’arrivée de la Réalité Virtuelle, et l’augmentation du marché des Camgirls.

Les avancées technologiques ont permis aux spectateurs de consommer du porno en privé, évacuant la contrainte d’aller dans un sex shop douteux. Le schéma récurrent pour ces technologies est le suivant : la pornographie ouvre la voie et exerce une influence disproportionnée sur celles-ci quand elles sont nouvelles, chères, et difficiles d’utilisation. Elles créent ainsi un premier marché qui leur permet de se développer jusqu’au point où elles sont accessibles. Le porno a aussi été pionner de nouveaux business models, comme les abonnements payants en ligne, les systèmes de contrôle anti-fraude, et les techniques publicitaires qui rentabilisent les plateformes de streaming, montrant ainsi le chemin a des sites comme YouTube.

Tout ça prouve que le porno est devenu un énorme business, qui exerce une une influence tant législative que politique. L’industrie du porno a trouvé des alliées puissantes dans celles de la finance, des médias et de la communication. Et pendant que le pouvoir et les profits de cette industrie s’intensifient, il en va de même pour la pornification de la société.

 

 

Le porno est un fantasme ?

 

Une défense de la pornographique que l’on entend encore et encore c’est que « le porno est un fantasme », il est donc fun et inoffensif. Le point de vue dominant parmi les apologistes de cette industrie veut que les images porno apparaissent dans la tête des utilisateurs et qu’elles y restent. Selon cet argument, le porno n’aurait aucune relation avec la réalité, les images naîtraient de l’imagination des consommateurs, qui peuvent ensuite éteindre leurs écrans sans qu’eux même ni le reste du monde réel ne soient affectés pas les images misogynes dont ils s’abreuvent. Bien sûr, les principaux défenseurs de cet argument sont ceux qui ont un intérêt direct dans cette industrie : l’investissement financier des pornographes, ou l’investissement émotionnel des consommateurs.

Dines croit que le porno façonne la vision du monde des hommes qui s’en servent pour se masturber. Elle rejette cet argument du fantasme, qui est défendu par le psychologue Michael Bader. Selon ce dernier, il est impossible de savoir ce qu’il y a dans la tête des hommes, et ce qu’ils pensent réellement des femmes pendant qu’ils se masturbent en regardant du porno, puisqu’ils utilisent leur imagination d’une façon créative. Selon Dines, ces images ne sont pas des fantasmes développés dans l’esprit de chaque consommateur de porno, grâce à leur imagination, leurs désirs ou expériences ; mais ce sont des images scriptées et produites par des groupes de capitalistes rusés au sein d’une industrie multimilliardaire.

Dines choisit de disséquer le raisonnement de Bader, car il est assez progressiste comparé à ses homologues, et il publie régulièrement des articles critiques sur la façon dont les grands médias marchands ont le pouvoir de façonner et manipuler le public. Il a identifié les médias comme une forme majeure de désinformation qui vend une vision du monde bien spécifique et légitiment de terribles inégalités sociales et économiques. La question principale est : comment arrive-t-il à s’opposer ardemment aux institutions de l’exploitation capitaliste et à leur faculté de déformer la façon dont les gens se représentent le pouvoir, la culture et les politiques, mais en même temps arrive-t-il à penser que le porno n’a pas d’effet matériel sur ses spectateurs ?

Dines pense que ces soit-disant progressistes refusent de s’engager dans une analyse profonde sur la façon dont le porno affecte notre vision du monde, car ils croient que mesurer les effets du porno sur la vie réelle se résument simplement à la question complexe : est-ce que le porno mène au viol ? En rejetant des questions plus nuancées, ils ne considèrent pas l’impact du porno sur la culture dominante, sur les hommes qui en consomment, et sur les femmes dans la société.

Dworkin et MacKinnon, deux pionnières du féminisme abolitionniste, n’ont jamais affirmé que le porno conduisait un non-violeur au viol. Elles ont plutôt exprimé que le porno a un effet compliqué sur la sexualité masculine, et que le viol est une pratique culturelle au cœur de cette société patriarcale, plutôt que de simplement être causé par la pornographie. Le porno est le représentant d’une société de suprématie masculine qui célèbre l’idéologie de la haine des femmes.

Quand on place le porno dans un contexte culturel, on voit comment les hommes sont inondés de messages de la part des médias qui déshumanisent les femmes et les décrivent comme des objets sexuels. Ces images fournissent un récit sur les hommes, les femmes, et la sexualité. On pourrait rétorquer que ces images médiatiques sont polysémiques, qu’elles ont des significations différentes. Pourtant on ne peut pas contester le message très clair dont nous avons déjà parlé et qui est envoyé par le porno gonzo aux hommes dans une culture pornifiée et saturée de représentations sexistes – les femmes adoreraient être humiliées et dégradées.

Dines explique que « les médias jouent un rôle dans la déshumanisation systématique d’un groupe oppressé », et réfute l’argument du fantasme en comparant les images sexistes aux images racistes. Les Afro-américain·es ont protesté contre les films racistes qui dépeignaient les personnes noires comme idiotes et feignantes, parce qu’ils et elles pensaient que ces images ont un effet très réel sur la façon dont le groupe dominant, les personnes blanches, perçoivent les personnes noires. Dines doute fortement que les Afro-américain·es auraient été satisfait·es de l’argument selon lequel ces images sont simplement des fantasmes un peu espiègles et que les spectateurs blancs dissocient la représentation des personnes noires dans les médias en tant qu’idiotes, des personnes noires dans la réalité.

Bien sûr, comme la question de « est-ce que le porno mène au viol », cela ne signifie pas qu’après avoir vu un tel film, une personne blanche qui n’est pas raciste rejoindrait le Ku Klux Klan, ni que cela aurait un impact très négatif dans une société idéale où les blancs et les noires seraient traités équitablement. Cependant, dans une société tâchée par le racisme, un tel film renforcerait et normaliserait les idées racistes qui sont déjà présentes dans la culture dominante, et ces images légitimeraient l’oppression en cours.

Comment la société défend-elle les images sexistes du porno au titre qu’elles sont simplement un fantasme ? L’imagerie violente et oppressive est cachée sous le voile de la sexualité, ce qui la rend invisible, et dépeint cette oppression comme émancipatrice. Les effets préjudiciables que l’imagerie raciste a eu sur les vies des personnes noires sont largement acceptés. Cependant, beaucoup refusent encore de reconnaître que les images de femmes qui sont battues, étranglées, et sodomisées pendant qu’elles se font traiter de putes et de salopes sans valeur, peuvent avoir un effet négatif sur les femmes en tant que classe. Les féministes qui résistent à cette violence se voient qualifiées d’« anti-sexe » et « putophobe », au lieu d’anti-violence ou anti-haine.

Bien qu’on soit d’accord avec la réfutation des arguments de Michael Bader par Dines, on n’est pas entièrement satisfait·es de ses recherches. Dines choisis de montrer que le fantasme n’est pas produit dans l’esprit de l’utilisateur, mais qu’il est créé par une industrie de l’exploitation. Elle défend aussi que ces images sexistes ne sont pas des fantasmes ludiques et qu’elles ont des répercussions sur les classes opprimées. Sans mettre de côté les conséquences des représentations sexistes et de l’objectification sexuelle, on aurait préféré si Dines s’était en plus concentrée sur les sujets de la pornographie : les personnes réelles qui sont sodomisées, torturées, électrifiées et matraquées pour le plaisir des hommes. La définition du fantasme est une histoire que quelqu’un crée de son imagination et qui n’est pas basé sur la réalité. Les images porno produites sont en effet scriptées, mais on rappelle que les actrices qui se font pénétrer dans chaque orifice sont bel et bien réelles. Leur douleurs, souffrances et dégradation sont réelles. La violence produite par l’industrie pornographique contre les femmes est basée sur la réalité, elle ne doit pas être déguisée et sous-estimée sous des euphémismes, en appelant l’exploitation exacerbée un fantasme.

 

 

Devenir un homme dans une culture porno

 

Dines réfute la théorie qui dit qu’il est complètement naturel pour les hommes et les garçons de prendre plaisir au porno, qu’ils seraient simplement en train d’explorer un désir inné. Les hommes sont socialisés par la culture dominante qui les entoure, et il n’y a rien de naturel pour les garçons dans le fait d’être poussés et manipulés à se conformer à des stéréotypes de genre oppressifs. Puis elle analyse les effets néfastes sur les garçons du fait d’être forcés à cacher leurs émotions sous le masque de la masculinité.

Par ses conférences universitaires, Dines a présenté les effets du porno sur les hommes et les femmes au fil des années. Ses présentations suscitent toujours des émotions vives chez les hommes. Quand ils sont dénués d’érection, on leur demande de réfléchir, d’explorer leur sexualité, et d’examiner leur utilisation du porno pour voir l’impact qu’elle a sur leur vie de tous les jours après avoir éteint leur ordinateur. Voilà ce qu’on apprend, notamment sur les jeunes hommes hétéro :

 

  • Le porno faisant office de référence et de standard, beaucoup d’étudiants ne se sentent pas à la hauteur quant à la durée de leurs rapports sexuels et la taille de leur pénis.
  • D’autres se plaignent du besoin qu’ils éprouvent de se remémorer des images de porno pour atteindre un orgasme avec leur partenaire. Ils ne veulent pas penser à leur petite amie avec la même idée qu’ils se font des actrices porno, cependant il devient extrêmement difficile de dissocier les deux.
  • Certains étudiants ont hâte de prendre des vacances sans WiFi, pour pouvoir faire une pause dans leur utilisation constante du porno. Ils racontent comment l’addiction au porno affecte chaque facette de leurs vies.
  • Et enfin certains expriment de la colère pour leur partenaire, car contrairement aux stars porno, elles ont des limites et ne veut pas exécuter du sexe porno. Ces hommes confient aussi qu’ils regardent du porno avec leur partenaire dans l’espoir de les éduquer sur la façon de bien les satisfaire.

 

Que se passe-t-il quand les hommes s’ennuient de la répétition prévisible du porno gonzo qu’ils regardent encore et encore ? Des légions de spectateurs facilement lassés sont désensibilisé par le porno, et pour pouvoir maintenir leur intérêt autant que leur érection, ils cherchent du porno plus hard et violent, ils éjaculent devant des images qui autrefois les dégoûtaient. Nous parlerons de ça plus en détail dans la partie consacrée au porno teen.

 

 

 

 

 

Devenir une femme dans une culture porno

vous êtes soit baisable soit invisible

 

 

« Les femmes sont bien plus compréhensives et conscientes qu’avant du vrai objectif de leur vie. Cet objectif bien sûr est d’être des réceptacles d’amour ; en d’autres termes, des poupées baisables. »
Max Hardcore, pornographe

Comme pour les étudiants masculins, Dines a discuté de l’industrie du porno avec des étudiantes. Quand elle présentait sa conférence devant une audience d’universités américaines prestigieuses, composées en majorité des classes aisées de la population, Dines a mis en colère de nombreuses étudiantes. Elles l’ont accusé de les priver de leur « libre choix » et de leur « liberté » d’adopter la culture porno hyper-sexualisée. En tant que futures membres de l’élite, ces étudiantes très privilégiées ne voyaient aucune limite ou obstacle sur elles en tant que femmes.

Cette sorte d’approche féministe libérale nous  rappelle la célèbre série Sex and the City. Les personnages féminins de ce programme sont extrêmement dépendants des hommes et de leur validation. Cependant, elles sont glorifiées comme étant indépendantes et autonomes puisqu’elles peuvent acheter des produits de luxe. L’indépendance de Carrie, Samantha, Charlotte et Miranda est conditionnée par leur faculté et liberté de consommer plutôt que par leur refus de se soumettre au pouvoir des hommes, ou aux normes de genre.

L’anecdote de Dines et des étudiantes souligne que les femmes n’ont pas besoin de regarder du porno pour être globalement influencées par celui-ci, vu que les images porno et les messages sont adroitement transmis aux femmes via la culture pop. De façon plus inquiétante, le conformisme à la culture porno est vendu comme un « choix libre », et agent d’émancipation. Ce « choix libre » nous embête, il nie le fait que nous sommes des êtres sociaux qui construisent leur identité au sein d’un contexte économique politique et sociale, autant de conditions qui ne sont pas de notre fait, que nous ne choisissons pas. Nous sommes socialisé·es par la culture dominante, et les femmes y apprennent qu’elles seront mieux traitées si elles sont féminines, si elles font ce que le patriarcat exige d’elles. Le genre est une construction sociale, en conséquence nos croyances sur ce qui est un comportement féminin « normal » est moulé par des forces externes – la culture pop en fait partie.

Nous ne devons pas ignorer que nous sommes profondément influencées et affectées par les constructions culturelles d’une féminité idéalisée. Les femmes sont amenées à croire que leur adhésion aux images hypersexualisées leur donnera du pouvoir dans cette société patriarcale, vu que nous apprenons – grâce à la culture porno – que le pouvoir réside dans notre degré de « baisabilité ». Kim Kardashian et son clan sont les exemples parfaits de modèles à suivre hypersexualisés. Kim est devenue célèbre après la sortie de sa sextape. Kim a été baptisée de pouffiasse par les médias de masse, mais cette insulte a propulsé sa carrière pendant que sa richesse a nettoyé son image. Malheureusement pour les autres 99 % des femmes et filles de la classe ouvrière, cette insulte leur reste collée à la peau.

À partir d’un autre exemple tiré du Cosmopolitan, Dines étudie la pseudo-indépendance offerte par ce magazine. Avec des articles comme « Comment se maquiller pour séduire un homme » « Comment rendre un homme fou amoureux ? Nos conseils ! » « 9 astuces pour galber ses cuisses », il n’est pas étonnant que Cosmo se focalise sur ses besoins à lui et ses orgasmes à lui. Ce n’est pas nouveau de voir des magazines féminins focalisés sur le plaisir de l’homme, cependant dans le passé, le but était de stimuler ses papilles gustatives, plutôt que son pénis. Cosmo et ses équivalents ne font pas la promotion de la sororité parmi les femmes, comme ils aiment l’imaginer, au lieu de cela ils rendent glamour la compétition grâce à des articles qui conseillent aux femmes comment coucher avec leur copain pour être un meilleur coup que ses ex.

Les différents conseils de ces magazines féminins ont des conséquences très réelles. Par exemple Dick, un prisonnier interviewé par Dines, a manipulé sa belle-fille âgée de 10 ans pour qu’elle « consente » à des relations sexuelles avec lui. Il a admis que ce processus n’était pas difficile car « la culture l’a bien préparée pour ça ». Il a tiré profit du fait que la culture pop facilite les abus sexuels. Cette culture permet aux jeunes filles et femmes de croire que leur valeur est basée sur leur capital sexy. Ceci ronge leur amour-propre, elles peuvent développer des troubles alimentaires, dépression, anxiété, et faible estime d’elle-même, socialisées à ne se considérer comme pas grand-chose de plus qu’une poupée gonflable.

Dans les années 70 les féministes ont lutté pour la liberté sexuelle ; le droit pour les femmes de rechercher le plaisir, le désir, et de jouir de relations sexuelles selon leurs propres termes. Nous sommes très loin d’avoir atteint cette fameuse libération aujourd’hui. Le porno perpétue un récit patriarcal et capitaliste. Comme le dit Robert Jensen :

« la domination masculine est au cœur de la pornographie, exacerbée par la quête insatiable de profit du capitalisme ».

 

Le porno met une étiquette avec un prix sur les corps des femmes, prix défini par les lois et la compétition du marché, et il s’en débarrasse quand il estime qu’elles ont passé la date de péremption. Un demi-siècle plus tard et notre sexualité est toujours définie par les hommes d’une façon qui sert leurs intérêts. Cependant, contrairement aux années 70, la sexualité centrée sur les hommes nous est aujourd’hui vendue à nous, femmes, comme émancipatrice.

 

 

Le porno est raciste

 

 

Comme on peut l’imaginer, le porno tire aussi parti du racisme et réalise des profits conséquents en filmant des stéréotypes racistes. Le porno est le reflet des médias mainstream en ce que la majorité des preneurs de décision sont des hommes blancs.

Certains acteurs « racisés » appellent à une plus grande présence noire dans la production de porno. La solution superficielle que Jesse Spencer propose est que « les performeurs noirs créent un produit pour notre peuple et notre marché, parce que personne d’autre ne va le faire à notre place. » On peut bien imaginer à qui « nous » et « notre » cet homme fait ici référence ; car on doute que les femmes noires bénéficient de sa suggestion.

Dans le porno, la « race » et le sexe des femmes noires, métisses, arabes, asiatiques, etc. s’entrelacent et les femmes portent alors un statut de double subordination – parfois agrémentée d’une double pénétration. Tous les stéréotypes passés et présents leurs sont infligés, au moment où elles sont oralement, vaginalement, analement, défoncées. Elles sont complètement dégradées.

Les études de Dines se situent surtout dans la société américaine. Dans ce contexte, les femmes asiatiques sont les femmes racisées les plus populaires dans le porno. En France, plus influencée par sa propre histoire coloniale, il s’agit plus des femmes arabes, maghrébines, issues de l’immigration, comme le montre la popularité de la catégorie « beurette », « beurette de cité », « beurette soumise », etc. qui arrive en top 4 des recherches PornHub 2018. Les femmes asiatique sont représentées comme étant des geishas sexuellement serviles, des poupées chinoises, des nymphos orientales soumises, etc. Elles sont décrites comme était naïves, obéissantes, petites, mignonnes et innocentes : bref ce ne sont pas considérées comme des adultes autonomes.

 

Le porno est raciste : « beurette » en top 4 des recherches 2018 en France

 

Bien sûr, les corps mêmes de ces femmes sont décrits de façon similaire comme étant juvéniles. Des mots comme « petite chatte bien serrée » sont souvent utilisés pour créer une image où l’homme en question pénètre le vagin d’une enfant, et pas celui d’une femme. Mais si le porno infantilise déjà ces femmes, comment peut-il les rendre encore plus impuissante ? En les trafiquant. Sur des sites comme Me Fuck You Long Time [Moi Baiser Toi Longtemps] les femmes asiatiques sont dépeintes comme étant victimes de traite pour des sensations supplémentaires. Le film Asian Street Hookers en est fier : « L’Orient Express s’envole vers la Thaïlande et les Philippines – et importe une fois encore les poupées locales les plus sexy ». Les hommes se masturbent alors devant des images de jeunes filles fraîchement arrivées dans un pays étranger, incapables de parler la langue locale, sans assistance. Leurs passeports ont été confisqués par le proxénète, qui préfèrerait les tuer plutôt que de les laisser s’échapper. Ces femmes sont rendues complètement impuissantes, et dans le porno cet état d’extrême vulnérabilité rend le sexe bien plus épicé pour le spectateur.

Contrairement aux femmes asiatiques, les femmes noires, elles, sont vues comme des chiennes autoritaires et dominatrices. Ce stéréotype horriblement raciste n’est pas un phénomène nouveau, Dines cite un célèbre rapport gouvernemental de 1965 appelé le Moynihan Report, qui accuse les femmes noires d’être responsables de la pauvreté de la communauté noire toute entière, car elles émasculeraient la virilité des hommes noirs. Dans le monde du porno, ces femmes têtues reçoivent leur correction. Les femmes noires sont aussi toujours représentées comme ayant un comportement et une libido incontrôlables ; il est donc du devoir de l’homme noir ou blanc de la « domestiquer », de la dompter.

On ne peut pas parler du racisme dans le porno sans mentionner la fétichisation des fesses des femmes noires. La plupart des titres font référence aux fesses de ces femmes, les réduisant à une partie de corps, un « gros cul noir », elles ne sont plus des êtres humains à part entière dignes de respect. Le porno ghetto est une sous-catégorie du porno noir, et l’histoire est toujours la même : ces femmes sont sauvages et manquent d’élégance, et elles ont besoin d’un proxénète pour en faire des femmes. Les femmes latino-américaines et arabes sont aussi avilies et objectifiées dans le porno. Le même principe est à l’œuvre – la « race » des femmes les rend encore plus salopes que le standard des femmes blanches du porno.

Les hommes non plus n’échappent pas aux stéréotypes racistes archaïques… Alors que les sites porno sont inondés de femmes asiatiques, on voit très rarement des partenaires sexuels asiatiques masculins. Cela reflète la culture pop, il y a très peu de rôles offerts aux acteurs asiatiques, à part en tant que maîtres d’arts martiaux, ou en tant que vieux philosophe érudit avec une barbe. Darrell Hamamoto, professeur asiatique à l’Université de Californie, et lui-même producteur de pornographie, fait la promotion des asiatiques dans le porno asiatique. Il explique ce manque d’hommes asiatiques par le stéréotype largement répandu selon lequel ils seraient des nerds asexuels. Dans le porno gay, les hommes asiatiques deviennent féminisés par défaut, et donc l’objet sexuel des hommes blancs. Professeur Hamamoto est – avec raison – furieux contre cette catégorisation des hommes asiatiques ; il pense que la sexualité des Américains asiatiques a été faussée par le suprémacisme blanc et le colonialisme, et que cela affecte négativement ce groupe. Fait intéressant, Professeur Hamamoto reste aveugle aux dégâts infligés aux femmes asiatiques par l’imagerie raciste du porno. Dines critique Hamamoto car en fin de compte il utilise l’imagerie sexiste dominante de la masculinité – basée sur le contrôle des femmes – comme mesure standard des comportements dont devraient supposément s’emparer les hommes asiatiques, ainsi re-masculinisés. Avec un tel raisonnement, on réalise qu’Hamamoto produit du porno asiatique avec pour l’objectif que les hommes asiatiques puissent jouer l’acte ultime de la masculinité, c’est-à-dire qu’ils puissent littéralement baiser leurs propres femmes.

Contrairement aux hommes asiatiques perçus comme féminisés dans le porno, la représentation des hommes noirs les associe à une masculinité incontrôlable. Les acteurs porno noirs jouent dans la catégorie de porno populaire appelée « interracial ». Un vendeur avec qui Dines a parlé au salon annuel professionnel de l’industrie du porno a résumé ce style, en disant « Mes clients ont l’air d’apprécier que les hommes noirs abusent des femmes blanches ; séduisant leurs filles et femmes blanches. Plus un titre est « dérangeant », plus il est attirant. La série Blackzilla est l’une de mes séries les plus vendues. Oh Non! Il y a un nègre dans ma maman est aussi une série qui se vend dès qu’elle arrive en rayons. Mes clients ne veulent pas voir un couple interracial amoureux ; ils veulent voir des bites noires énormes satisfaisant ou souillant de jolies jeunes blanches ».

Comme on peut l’imaginer, les clients dont il parle sont des hommes blancs. N’oublions pas la règle d’or du porno : plus la femme est dégradée, meilleure est l’expérience pornographique pour le spectateur. Et quelle meilleure façon, dans l’esprit du spectateur homme blanc qui veut avilir une femme blanche que de la faire pénétrer par un homme noir, qui, par le passé, était catégorisé comme étant sexuellement déviant et pervers ? Comme les femmes noires, les hommes noirs sont similairement réduits à leur organe, le pénis. Le porno interracial se concentre sur la façon dont « la grosse bite noire » peut infliger le maximum de souffrances à une chatte blanche bien serrée.

Le porno contribue à amplifier et à renforcer les stéréotypes racistes ; la femme asiatique soumise mais sexuellement érotique, la femme noire rebelle et brutale, l’homme asiatique geek et asexuel, et finalement l’homme noir bestial qui répond sauvagement aux besoins de la fille ou la femme de l’homme blanc. Pour citer Dines « Alors que ces stéréotypes sont souvent le fruit du passé, ils sont réactualisés chaque fois qu’un utilisateur se masturbe devant eux ».

 

 

Les enfants pornifiés

 

La société dans son ensemble devient de plus en plus désensibilisée aux images sexualisées des filles. La culture pop est saturée d’images à la fois d’adultes sexualisés et infantilisés et d’enfants sexualisés et « adultifiés ». Dans cette course pour demeurer d’actualité et se démarquer, l’industrie du porno doit devenir de plus en plus hardcore. Comme toute bonne entreprise capitaliste, l’industrie du X doit constamment chercher de nouveau marchés à exploiter, jusqu’à valoriser les niches. On a déjà parlé du procès Ashcroft qui a permis à l’industrie du porno d’employer des femmes qui ont l’air mineures à l’écran. Il a aussi ouvert les vannes pour autoriser les images en synthèse de pédopornographie, ainsi que la pseudo-pédopornographie qui infantilisent des femmes, une catégorie appelée teen porn. Le teen porn montre des images d’adolescentes, qui se font passer pour des enfants, pénétrées par leur père, professeur, patron, ou tout simplement par un pédocriminel.

La pédopornographie demeure illégale, cependant le teen porn qui utilise des jeunes adultes déguisées en enfants est parfaitement légal. En 2002, l’affaire Ashcroft a normalisé ce contenu, en 2006 on enregistre une croissance de 61% sur les recherches de teen porn en seulement deux ans. Même si les actrices du teen porn sont légalement majeures, ce genre de porno sert toujours à exciter des hommes avec des images d’enfants. De nombreux chercheurs soutiennent que la pédopornographie est utilisée par les prédateurs pour se préparer à l’agression sexuelle d’un enfant, car ces images les excitent et surtout elles invisibilisent le mal fait aux enfants. Le pédoporno peut également agir comme un manuel qui montre comment commettre cette agression. On pourrait se demander pourquoi le teen porn ne jouerait pas un rôle similaire ? La réponse à cette question dépend du pouvoir de crédibilité du teen porn, c’est-à-dire est-ce que les spectateurs qui se masturbent imaginent qu’il s’agit d’enfants ou d’adultes ?

Pour mieux comprendre le lien entre la pédopornographie et teen porn, Dines choisit d’examiner les cinq catégories de la pédopornographie établies par le chercheur Tony Krone :

  1. Les images illustrant la nudité ou la pose érotique sans activité à caractère sexuel ;
  2. L’activité sexuelle entre les enfants, ou masturbation solo d’un enfant ;
  3. L’activité sexuelle entre adulte·s et enfant·s  sans pénétration ;
  4. L’activité sexuelle entre adulte·s et enfant·s avec pénétration ;
  5. Le sadisme.

 

Vu que les actes, les visuels, et les récits du teen porn sont inspirés de la pornographie adulte mainstream, il rentre dans toutes les catégories, surtout la 2, la 4, et la 5, c’est ce que nous allons examiner.

 

Catégorie 2 : L’activité sexuelle entre les enfants, ou masturbation en solo par un enfant

Les sites de solo teen servent d’introduction au teen porn, car le pseudo-enfant découvre sa propre sexualité à l’aide d’un gode. Les actrices sur ces sites contrastent fortement avec celles des sites de porno mainstream car elles sont toutes petites, avec des petits seins, et sans maquillage. Pour les rendre plus enfantines, les pornographes utilisent des techniques diverses : des accessoires tels que des peluches, des sucettes, des appareils dentaires, des uniformes scolaires, etc. Des titres comme « petite », « mignonne » « serrée » et « minuscule » sont utilisés pour décrire les corps des pseudo-enfants. Alors que les femmes sur les sites de porno mainstream sont appelées « putes », « sacs à foutre », « salopes du ghetto », ces sites de teen solo se réfèrent à la pseudo-enfant avec des mots affectueux comme « chérie », « trésor » « petit ange », et tout cela garantit que les actrices soient perçues comme des enfants innocentes, et non pas de vieilles putes répugnantes.

 

Catégorie 4 : L’activité sexuelle entre adulte·s et enfant·s avec pénétration

Avec des sites tels que Dépucelage, Vierges Sanglantes, et Sexe première fois, le spectateur voit une femme pseudo-enfant qui est pénétrée pour la première fois. Les rapports sexuels sur ces sites sont très différents du porno gonzo car l’homme caresse et embrasse la pseudo-enfant, comme pour prouver qu’il y a authentique consentement. Les femmes ressemblent à des débutantes, leurs mouvements sont maladroits, leur positionnement est anormal et empoté. Est-ce que ces femmes sont des novices fraîchement recrutées ou bien jouent-elles volontairement la maladresse ? Cette deuxième hypothèse est improbable, car ce sont de petites productions, la probabilité que leurs talents d’actrice soient si grands est infime. Gail Dines pense qu’il est probable que ce soit le premier film de ces femmes, ou dans le pire des scénarios, pour citer Dines « L’industrie du porno filme la perte de virginité de ces femmes, pour qu’elle soit diffusée en boucle pour le plaisir masturbatoire des hommes ».

Cette notion de « perte de virginité » me dérange, et on préférerait qu’il ne soit pas employé. La virginité n’est pas un terme médical, elle est une construction sociale utilisée pendant des siècles pour humilier et contrôler les corps des femmes et des filles. En ce qui concerne l’hymen, certaines femmes naissent sans hymen, certaines le rompent en faisant du vélo, ou en utilisant un tampon, donc la rupture d’un hymen ne correspond pas toujours à la pénétration d’un vagin.

 

Catégorie 5 : Le Sadisme

Ces sites de teen porn entrent également dans le genre gonzo. Les femmes impliquées ont des corps juvéniles et enfantins, et ici le pornographe en tire parti et insiste sur les énormes bites qui vont déchirer, détruire, et fendre les orifices pas complètement développés des adolescentes. Pour rendre tout cela plus dégradant, les soi-disant jeunes vierges sont souvent mises entre les mains d’hommes au moins 3 fois plus âgés. Non seulement le teen porn sadique romantise les énormes différences d’âge, mais ils donnent encore plus de pouvoir au vieil acteur en soulignant l’inégalité économique entre les deux.

Un autre scénario qui est souvent utilisé pour augmenter le déséquilibre de pouvoir est la relation classique de patron-travailleuse, avec des titres tels que « la babysitter bourrée », des spectateurs peuvent se masturber sur des jeunes femmes, qui n’ont pas la capacité de consentir en raison de l’asymétrie du pouvoir et de leur état d’ébriété.
Certains spectateurs aiment croire qu’ils éjaculent en regardant des relations sexuelles consenties, encore plus lorsqu’il s’agit du teen porn inceste. Ce genre est très populaire, et les relations incestueuses père-fille sont les vidéos préférées de cette catégorie. Pour alléger la conscience des spectateurs, le porno inceste se donne beaucoup de mal pour mettre la responsabilité de ce viol sur les filles. Sur les sites comme La pute de Papa, l’inceste père-fille a lieu parce que les filles sont séduisantes et manipulatrices ; ce sont elles qui contraignent le malheureux père à accepter leurs avances sexuelles.

D’autres sites ne prennent même pas la peine d’employer cette technique de « fille manipulatrice », et le père séduit juste sa fille obéissante. Plus souvent qu’autrement, ces films racontent l’histoire d’une fille dont la mère est décédée des années auparavant et qui n’est plus présente pour la protéger des avances de son père. Au début, elle a peur et est horrifiée à l’idée d’être baisée par son père mais elle succombe finalement et cela se traduit par le meilleur coup de sa vie. Ce scénario en rappelle un autre, tristement bien réel, car plus de la moitié des filles abusées sexuellement par leur père n’ont pas de mères présentes dans leur vie au moment de l’abus. Ces filles sont isolées et aux mains de leur père pervers. La psychiatre Judith Herman décrit le profil commun des pères abusifs : ils subviennent aux besoins de la famille, estiment qu’ils ont le droit d’être nourris et servis à la maison, d’abord par leurs femmes, puis par leurs filles. Ils envisagent ensuite leurs filles comme des femmes de substitution qui comble le vide laissé par l’épouse.

Une série populaire de teen porn appelée Cherry Poppers montre comment ces vidéos peuvent servir de manuels d’instructions pour les pédocriminels. Dans une scène de Cherry Poppers, un homme retrouve la petite sœur de sa partenaire toute seule, et il lui propose de lui donner des conseils pédagogiques sur «ce que les garçons aiment». Il lui montre comment caresser un pénis puis comment faire une fellation. Il commence à doigter son vagin et son anus, Dines nous informe que c’est une technique souvent utilisée par les violeurs pour distendre le vagin et l’anus d’un enfant, pour qu’ils ne soient pas plus tard déchirés par un pénis d’adulte.

Tout au long de ces actes, l’homme la rassure sur le fait qu’elle est « une petite fille sage », avant de lui demander de se qualifier elle-même de « petite conne ». L’homme alterne entre la gentillesse et la cruauté tout au long de la séquence, c’est un geste stratégique utilisé à plusieurs reprises par les violeurs pour confondre, effrayer et attirer leur jeune victime. La toute dernière scène reflète terriblement les vrais viols d’enfants, quand l’homme prend une photo de la petite fille nue, recouverte de sperme. Les agresseurs d’enfants prennent très souvent une telle photo après leur viol. Cela leur sert de trophée à garder pour plus tard revivre leur expérience ou la partager avec d’autres hommes. Cela sert aussi à effrayer l’enfant pour qu’elle reste silencieuse, et enfin montrer aux prochaines victimes ce qu’il attend d’elles.

Il n’y a aucun doute, Cherry Poppers et les milliers et milliers d’autres sites de pseudo pédopornographie légitiment les enfants comme partenaires sexuels possibles pour les hommes. Encore pire, certains de ces sites dégueulasses osent lancer un défi masculiniste aux spectateurs, ils les testent et les tentent. Un site d’inceste en animation dit ainsi au spectateur que s’il regarde les films présentés ici, c’est qu’il n’a pas encore eu le courage de pratiquer l’inceste et qu’il peut fantasmer sur ce que d’autres ont déjà essayé. Le message véritablement transmis, c’est que si vous êtes assez viril pour vous masturber devants ces images transgressives, alors serez-vous assez courageux pour passer à l’étape suivante et avoir des relations sexuelles incestueuses ?

Comme avec le porno mainstream, les consommateurs peuvent devenir désensibilisés et s’ennuyer, suite à une utilisation régulière. Les hommes sont excités par les femmes soumises, et une fois écumé le pseudo-pédoporno il n’y a qu’un endroit où aller ; le vrai pédoporno, car qui est plus soumis qu’un enfant ? Heureusement, cette descente dans le pédoporno n’est pas automatique pour tous les consommateurs de pseudo-pédoporno, cependant cela incite certains hommes à franchir ce pas.

Les sociologues féministes Diana Russell et Natalie J. Purcell affirment que ces «sites pseudo-pédoporno peuvent servir de pont entre la pornographie d’adultes et le pédoporno». Si cette analyse est correcte, la popularité croissante du pseudo-pédoporno augmentera la demande de pédoporno. En 2009, Dines a interrogé 8 hommes en prison pour avoir agressé sexuellement un enfant et téléchargé du pédoporno. De ces interviews, Dines a noté que la durée entre le premier téléchargement de pédoporno et l’agression sexuelle d’un enfant était d’une année en moyenne. Un délinquant sexuel en particulier a admis franchement que regarder le porno avant de violer ses victimes « le mettait d’humeur ».

C’est l’effet désastreux de l’hypersexualisation des jeunes filles dans la culture dominante, cela érode les normes sociales qui tentent de protéger les filles des abus sexuels des hommes. Dans cette culture clafite de pornographie, les filles sont forcées de rentrer dans la catégorie femmes de plus en plus jeunes. Puis, perçues comme telles en tant que femme, elles sont comme un jouet pour l’usage des hommes, leur plaisir et leurs abus.

 

 

 

Q : Vous êtes anti-porno, ça veut dire que vous êtes anti-sexe ?

 

Le porno est si ancré dans la culture dominante que critiquer le porno équivaut à être considéré·e anti-sexe. C’est plutôt le contraire qui semble vrai. Pourquoi est-il si difficile pour beaucoup de comprendre qu’on peut être pro-sexe mais contre la marchandisation et l’industrialisation du désir humain ? Pour critiquer la rhétorique fallacieuse anti-porno = anti-sexe Dines pose la question suivante : Si ce livre était une critique des conditions d’emploi abusives de McDo, sa destruction des écosystèmes et son impact négatif sur l’alimentation et la santé ; est- ce que quelqu’un la traiterait d’anti-manger ou anti-nourriture ? Elle soupçonne que dans ce cas, le lecteur serait capable de séparer l’industrie (qui est McDo) et le produit industriel (le burger) de l’acte de manger, sachant que cette critique est centrée sur l’impact à grande échelle de l’industrie du fast food et non sur le besoin humain de consommer de la nourriture ni sur le plaisir que l’expérience de manger procure.

 

 

Q: Le porno parle-t-il de faire l’amour ou faire la haine ?

L’histoire que le porno gonzo nous raconte sur les femmes, les hommes, et le sexe est cohérente autant qu’elle est violente. Bien sûr, cette histoire est cohérente car elle est produite et distribuée par une industrie, par conséquent les images sont scriptées, en série et standardisées. Une étude faite en 2010 sur les 50 meilleurs films porno loués a montré que l’agression physique, y compris l’étouffement, les gifles et le bâillonnement, se produisait dans plus de 88% des scènes, tandis que l’agression verbale, qualifiant les femmes de putes et de chiennes, figurait dans presque la moitié des scènes.

Dans le porno, les femmes sont des êtres unidimensionnels liés par deux caractéristiques communes: l’absence du mot «non» dans leur vocabulaire, et leur empressement et leur enthousiasme pour le sexe, aussi brutal ou déshumanisant que cela puisse être. Les orifices des femmes sont étirés au-delà de leurs capacités, dans des proportions inhumaines car, nous dit-on, plus l’acte est douloureux, plus la femme est excitée. Le martèlement excessif par un pénis dopé au viagra conduit à des dépasser les limites physiques et entraîne des vagins endommagés, des anus enflés, des mâchoires douloureuses, etc.

Le porno gonzo ne prend pas la peine de développer des scénarios élaborés, cependant l’histoire racontée est toujours la même : les femmes seraient par nature des putes. Grâce à des titres tels que N’importe quelle chienne suce une bite pour quelques dollars et Cette salope ferait n’importe quoi pour payer son loyer, on apprend que chaque femme a un prix et peut être achetée facilement. Étonnamment, ces « putes » qui n’aiment rien autant que d’être baisées n’ont aucune imagination sexuelle personnelle, étant donné que leurs désirs se limitent à ce que l’homme veut, lui. Au lieu de chercher et de demander à être satisfaites, leur seule requête est que l’homme les pénètre encore plus fort. Aussi, des réalités liées au sexe telles que la fécondation, les MST et les blessures corporelles ne leur passent jamais par la tête et elles ne sont pas gênées d’être constamment insultées. Elles sont comme immunisées à être traitées de salopes, de putes stupides, de sales chiennes. Elles aiment le sexe avec des hommes qui n’expriment rien si ce n’est le plus grand des mépris pour elles. Plus les insultes sont horribles, plus l’orgasme est grand.

Contrairement aux femmes qui sont dépeintes comme des robots-putes, les hommes sont décrits comme des robots-baiseurs-sans-âme. Les hommes dans le porno n’ont ni émotion ni vie, à part bien sûr leur pénis qui bande. Ils ne montrent aucun amour, aucun respect, aucune empathie quand ils pénètrent les femmes, peu importe les souffrances atroces que subissent leur partenaire. Souvent, le money shot marque la fin d’une scène, quand l’homme éjacule au visage de la femme. Cette éjaculation est comparable à un chien qui pisse sur un objet pour marquer son territoire, l’homme marque la femme comme sa propriété et un bien d’occasion. Dépourvus de sentiments pendant, ils restent aussi froids et détachés après le coït, ne montrant aucune affection pour la femme enduite de sperme. La popularité de l’éjaculation faciale est aussi une des conséquences du média vidéo en lui-même qui doit tout montrer sous forme d’images explicites, pour que les spectateurs soient sûr que l’éjaculation a bien eu lieu.

Les sentiments que l’on associe normalement aux les relations sexuelles – respect, égalité, tendresse, affection, connexion – sont négligés et remplacés par les sentiments de dégoût, de mépris et de peur. Pour citer Dines « Dans le porno l’homme fait la haine à la femme, puisque chaque acte est conçu pour infliger la quantité maximale de dégradation… le but du sexe porno est d’illustrer combien il a du pouvoir sur elle ». Si vous retirez le respect et l’affection présents dans le sexe, vous devez le remplir avec quelque chose pour qu’il ait une consistance. Le porno est rempli de mépris, de violence, de haine et de cruauté.

Quand vous perdez l’intérêt des hommes, il faut monter d’un cran et proposer une production plus extrême, puis peut-être envisager le pseudo-pedoporno, et cela mènent certains hommes jusqu’au pédoporno. Vous pouvez vous dire qu’il s’agit d’une analyse extrême, mais le but du porno est bien d’érotiser le sadisme, pour citer Andrea Dworkin «  Chaque violation du corps d’une femme peut devenir du sexe pour les hommes : c’est la vérité essentielle de la pornographie ». On pourrait aussi conclure qu’il s’agit d’un matériel de propagande de guerre, de la guerre menée contre les femmes.

Si vous n’êtes toujours pas convaincu·e que le porno porte sur faire la haine et non l’amour, alors on vous invite à jeter un œil aux forums réservés aux consommateurs de porno, où ils discutent de leurs scènes favorites. On n’avait jamais lu autant de haine envers les femmes, et on espère ne jamais le refaire. Les messages sur ces forums rendent malade.

 

Conclusion

 

Nous sommes d’accord de tout cœur avec Gail Dines quand elle dit que l’hyper-sexualisation des médias et la pornographie sont une crise sanitaire publique à l’ère des technologies numériques. Nous ne pouvons pas ignorer cette discussion plus longtemps, rester silencieux·ses c’est être complice. Il nous faut nous libérer de ce à quoi la sexualité ressemble en régime capitaliste, misogyne et des images industrielles qu’il produit.

Collectivement, nous devons riposter contre cette industrie envahissante et colonisatrice, car tant que le porno existera, les femmes ne seront jamais vues comme des êtres humaines à part entière dignes de respect autant que les hommes, mais plutôt comme des objets, comme des marchandises. Écoutons les survivantes du porno, de la même façon que nous devons écouter celles de la prostitution. Mettons fin à la demande, mais plus important encore, mettons fin à l’offre.

Certains sites font preuve d’une négligence intolérable en réalisant des profits sur des vidéos de viols et d’enfants victimes de trafic. Une jeune fille de 15 ans disparue pendant un an a finalement été retrouvée quand sa mère a entendu dire qu’elle apparaissait dans les vidéos d’un site – 58 vidéos de son viol on été découvertes sur PornHub. Tenons ces sites pour responsables de leurs actes et exigeons leur fermeture aujourd’hui. La pornographie est une arme, son objectif est d’aliéner les hommes, d’objectifier les femmes, de renforcer les stéréotypes racistes, de sexualiser les enfants, et de rendre quelques hommes blancs très riches. Pour construire des sociétés égalitaires basées sur des cultures féministes et antiracistes, nous devons absolument mettre à bas les industries de l’exploitation sexuelle.

Merci à toutes et à tous d’avoir écouté ce podcast, partagez-le s’il vous a intéressé. Merci pour les personnes qui nous soutiennent sur Tipeee et ailleurs. À bientôt sur floraisons.

Ni patrie ni patron, ni mari ni porno, vive la Liberté et vive l’Anarchie.

 


DINES Gail, Pornland, comment le porno a envahi nos vies, Éditions libre.

1 Comment
  • Elsa
    Posted at 23:42h, 31 mai Répondre

    Merci pour ce podcast ! Difficile à écouter mais édifiant. Lors de mes études en psychologie il y a presque 20ans j’avais fait une recherche sur le sujet et on trouvait alors très peu d’articles sur les conséquences de la pornographie sur nos vies. C’est rassurant de savoir qu’aujourd’hui de nombreux chercheurs se sont penchés sur la question !
    Ce que je me demande c’est si le terme de pornographie est toujours adéquat. J’ai découvert il y a peu que l’on pouvait trouver d’autres types de pornographie. Des créations qui se veulent respectueuses, attentives au consentement et au plaisir de chacun.e.s. Il a par exemple Voxxx. Et quelques films tournés par des femmes.
    Il me semble donc que la pornographie n’a pas vocation à être violente et qu’il faudrait un autre terme pour décrire l’industrie des agressions sexuelles filmées… ou pour ces nouvelles créations qui parfois même se revendiquent féministes.
    Est-ce qu’il y a déjà une réponse à ma question ?

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