Libéralisme sexuel et reproductif — par Janice G. Raymond

Libéralisme sexuel et reproductif — par Janice G. Raymond


 

The Sexual Liberals and the Attack on Feminism, est un ouvrage édité par Dorchen Leidholdt et Janice G. Raymond en 1990. Le 6 avril 1987, huit cents personnes remplirent un des auditorium de la New York University Law School, alors que des centaines d’autres restèrent à la diffusion extérieure sur écrans. Elles venaient écouter des grandes figures du féminisme, autrices, penseuses, et militantes s’exprimer contre une idéologie et un programme qui, selon elles, détruisait le féminisme en se faisant passer pour son meilleur ami. « Libéralisme sexuel et reproductif » est la retranscription de l’allocution de Sheila Jeffreys « Sexual and Reproductive Liberalism », dont nous avons réalisé la traduction ci-dessous.

| Audio original Side 1 Program 1 |
| Dossier : Le libéralisme sexuel à l’assaut du féminisme |
| Livre : version complète en anglais |

 


 

Il était une fois, au début de cette vague féministe, un consensus reconnaissant les choix des femmes comme construits, imposés, encadrés, altérés, limités, contraints, façonnés par le patriarcat. Personne n’entendait par là que les choix des femmes étaient déterminés, ni que les femmes étaient des victimes passives ou impuissantes du patriarcat. En effet, une majorité croyait en la capacité du féminisme à changer la vie des femmes, ce qui serait impossible si elles étaient socialement déterminées à rester dans leurs rôles, totalement manipulées par les patriarches. L’injonction à la maternité, et même à l’hétérosexualité, faisaient l’objet de discussions ! Nous examinions comment les femmes et les jeunes filles étaient conditionnées à la prostitution, comment elles enduraient les coups des hommes et étaient orientées vers des emplois mal payés et sans avenir. Les plus modérées d’entre nous parlèrent de socialisation aux rôles sexuels. Les plus radicales écrivirent des manifestes exposant en détail la construction patriarcale de l’oppression des femmes. Mais la plupart d’entre nous comprenaient que nous n’étions pas vraiment “libres d’être toi et moi”. [t1]

Le temps a passé, et une vision plus “nuancée” du féminisme a vu le jour. Elle avait pour principe de veiller à ne pas présenter les femmes comme des victimes. De plus en plus de femmes ont fréquenté les écoles supérieures et professionnelles, elles sont devenues “plus intelligentes”, magistrates, universitaires, expertes dans toutes sortes de domaines. Après avoir intégré le pouvoir créé par les dieux masculins, elles “ont vu que c’était bon”. Dès lors, elles nous ont demandé de « faire très attention à ne pas dépeindre les femmes comme incapables de prendre des décisions responsables » (Lori Andrews, 1988 : 293).

Certaines femmes ont trouvé ces mots familiers, similaires à d’autres, mais les spécialistes du discours féministe n’ont pas daigné les mettre en parallèle avec ce que les féministes “ringardes” appelaient le discours patriarcal libéral. Trop ennuyeux à leurs yeux, déprimant et démodé, les femmes l’avaient déjà suffisamment entendu. Ne soyons pas simplistes au point de culpabiliser les hommes, disaient-elles, puisque cette analyse « offre si peu de leviers d’action, si peu de perspectives de changement » (Ann Snitow et al., 1983 : 30). Au lieu de cela, elles se sont mises à parler de “gestatrices heureuses”, de “putes heureuses”, de “femmes qui aiment ça” et de celles qui pourraient l’aimer… si seulement elles jouissaient de « la liberté et la légitimité sociale pour s’approprier la puissance du langage masculin traditionnel » (FACT, 1985 : 31).

Tout cela était assez habituel, mais quelque chose d’étrange s’est alors produit. Les femmes faisant le lien entre la tradition patriarcale libérale et le féminisme de FACT [t2] (par exemple) ont observé que non seulement davantage de femmes imitaient le discours des hommes, mais dorénavant des hommes imitaient les femmes. Gary Skoloff, l’avocat de Bill Stern dans l’affaire du “bébé M”, [t3] a résumé ainsi son argumentation : « Si vous privez les femmes de la GPA [t4] et de la liberté de choix… vous les décrétez incapables de prendre leurs propres décisions… Il s’agit d’un terrible paternalisme et d’une insulte à la population féminine de cette nation » (Sarah Snyder, 1987). Selon certaines femmes, “l’imitation est la plus sincère des flatteries”. Elles se sont mises à leur tour à faire l’apologie de la pornographie et la GPA, mimant ainsi les hommes qui les imitaient. Il est devenu difficile de distinguer l’original de la copie.

Les législateurs ont commencé à proposer des lois préconisant des contrats de GPA – avec une réglementation appropriée, bien sûr – en protégeant principalement le donneur de sperme et les sociétés de courtage ; le féminisme était dans l’intérêt des hommes, et ceux-ci l’avaient enfin compris. Comme les féministes humanistes l’avaient toujours répété : la libération des femmes signifie la libération des hommes.

Harvey Sorkow, le premier juge de l’affaire du “Bébé M”, a déclaré que Bill Stern, le donneur de sperme, brulait d’un « désir intense » de procréer, ni plus ni moins « du fond de son âme ». Il a jugé la position féministe, selon laquelle « une élite économique utilisera les femmes de condition inférieure pour “faire leurs bébés” », de nature « insensible et offensante » pour tous les Bill Stern de ce monde. Lui-même pétri de sensibilité, il a qualifié Mary Beth Whitehead (la “mère porteuse” qui voulait garder son enfant, NdT) de « femme sans empathie ». Très soucieux de l’épanouissement de M. Stern dans sa vie de père, il lui a donné Bébé Sara, qu’il a pu prénommer Bébé Melissa (« In the Matter of Baby ‘M’ », 1987 : 72, 73, 106, 96).

Peu de temps avant cela, le procureur général créait une commission sur la pornographie chargée d’auditionner des femmes victimes d’abus dans cette industrie – « un défilé de victimes autoproclamées qui racontent leur triste aventure derrière un paravent… De nombreux experts, des deux côtés de la question, disent que de tels récits anecdotiques de malheur ne prouvent rien quant aux effets des images pornographiques » (Howard Kurtz, 1985 : A4, je souligne). Ces propos ont été rapportés par Howard Kurtz du Washington Post, un autre homme de cœur. Pour ne pas être en reste en matière de sentiments, Carol Vance a également affiché son mépris pour ces témoignages en citant avec approbation un homme journaliste qui lui donnait des coups de coude pendant les audiences en disant « témoin bidon » (Lai Coveney et Leslie Kay, 1987 : 12).

Les victimes de la pornographie choisissent le lit sur lequel elles se couchent. Mary Beth Whitehead a choisi de signer son contrat. Tous les hommes et femmes de cœur le comprennent. C’est notre droit de choisir qui est en jeu. La pornographie et la GPA protègent ce droit de choisir. Le féminisme, c’est FACT ; le féminisme, c’est la “liberté procréative”. La liberté, c’est le libéralisme.

Avec l’arrivée à maturité de cette vague féministe particulière, nous avons assisté à un passage du radicalisme féministe au libéralisme féministe. Ce libéralisme féministe à la fois renforce et découle des mouvements dits féministes pro-pornographie et libéral sexuel. Le libéralisme sexuel, maintenant défini comme “féminisme”, se manifeste également dans le domaine de la reproduction. Plusieurs parallèles peuvent être établis entre les libéraux sexuels et reproductifs, notamment dans leur apologie de la pornographie et des nouvelles technologies reproductives. Je veux mettre en lumière l’une de ces comparaisons ici, en particulier la façon dont les deux groupes utilisent la rhétorique du “droit de choisir” de la femme. Les libéraux sexuels et reproductifs ont mis à jour le vieux discours libéral du “choix”, à l’aide d’éléments prétendument féministes.

Les libéraux sexuels sont peu enclins à considérer les femmes comme objets et victimes de la suprématie masculine. Ils préfèrent invoquer un langage qui évacue la façon dont les hommes objectifient, exploitent et victimisent les femmes (sans pour autant parler de la survie des femmes grâce à l’entraide). Ils voudraient nous faire faire un “grand bond en avant”, c’est-à-dire que les femmes deviennent protagonistes au sein de la pornographie ou en tant que mères porteuses, par exemple. Selon eux, puisque les femmes choisissent la pornographie ou la GPA, elles ont besoin de ces “choix” pour être libres.

Le libéralisme féministe sexuel et reproductif enjoint à une vision plus “nuancée” des femmes et du monde. Il dépeint de nombreuses femmes comme ayant “choisi” la prostitution, la pornographie et la GPA, mais il passe sous silence la manière dont ces “choix” sont affectés par la construction masculine de la réalité des femmes. En outre, selon ce libéralisme, puisque les femmes sont censées faire ces choix, les féministes devraient repenser la prostitution, la pornographie et la GPA, non plus comme absolument oppressives, mais comme émancipatrices. Si le discours féministe libéral reconnaît souvent du bout des lèvres que les femmes sont victimes de la suprématie masculine, il est “excité” par le fantasme de voir les femmes comme les initiatrices, sinon les médiatrices, de la culture de suprématie masculine. Centrer son analyse sur la façon dont cette culture utilise et exploite les femmes, nous dit-on, entretient le stéréotype des femmes comme incapables de faire des choix.

C’est pourtant évident, dire que les femmes sont contraintes ou influencées par une société encourageant la pornographie, la prostitution et la GPA, ne signifie pas qu’elles y sont entièrement déterminées. Mais les libéraux sexuels caricaturent ainsi les féministes anti-pornographie et anti-GPA en les accusant de souscrire à une forme de déterminisme social. En conséquence, parler de contrainte ou d’influence reviendrait nécessairement à tomber dans le déterminisme. Ce réductionnisme confortable porté par le discours libéral permet de promouvoir le commerce du corps des femmes, leur trafic sexuel et reproductif.

Lori Andrews reprend à son compte le nouveau/ancien discours libéral du choix dans ses publications, à la fois pour l’American Fertility Society, dans un rapport recommandant la GPA comme “thérapie” à l’infertilité, et dans ses recommandations et sa proposition de loi sur la GPA. [1] Il s’agit d’un flagrant conflit d’intérêts. En élaborant le dossier pro-GPA pour l’American Fertility Society, Lori Andrews a défendu les intérêts particuliers d’un groupe médical, faisant la promotion des nouvelles technologies reproductives, dans le cadre de ses recherches et de son activité professionnelle. En écrivant pour le projet « Contentieux des droits des femmes et droits reproductifs », elle parle au nom d’un groupe de femmes qui aurait dû traiter des préoccupations féministes, indépendamment des intérêts de l’industrie médicale.

Cette collusion et ce conflit d’intérêts ne sont toutefois pas surprenants puisque le rédacteur principal du dossier de FACT (opposé à l’ordonnance anti-pornographie et présentant la pornographie comme nécessaire à la liberté sexuelle des femmes), travaille pour l’ACLU [t5]. La Fondation Playboy [t6] de Hugh Hefner a apporté une contribution essentielle à l’ACLU. À l’instar des groupes féministes pro-pornographie financés par l’argent de la pornographie, certains défenseurs des “droits des femmes” et des nouvelles technologies de reproduction, comme la GPA, présentent le même statut d’agent double.

Dans l’ouvrage « Briefing Handbook », Lori Andrews manie la rhétorique du choix et affirme qu’il faut « veiller à ne surtout pas dépeindre les femmes comme incapables de prendre des décisions responsables » (Lori Andrews, 1988 : 293). Son discours rappelle fortement le concept de “liberté procréative” du juriste John Robertson. Elle prend le principe fondamental du féminisme radical, selon lequel le choix se fait au sein d’une société où existe de graves rapports inégalitaires entre hommes et femmes, et le caricature par : « une incapacité présumée des femmes à prendre des décisions » (Lori Andrews, 1988 : 269). Andrew préfère préconiser une « amélioration de la prise de décision » pour s’assurer que les femmes fassent « des choix informés et volontaires quant à l’utilisation des technologies reproductives », ainsi qu’une « participation accrue des femmes au développement et à la mise en œuvre des technologies reproductives… » (Lori Andrews, 1988 : 269). En une phrase, elle fait passer les nouvelles technologies de la reproduction (NTR) comme nécessaires à une meilleure prise de décision. À condition, dit-elle, que les femmes participent à l’élaboration et à la mise en œuvre des NTR, aient un meilleur accès à l’information, aux ressources, et aient un meilleur contrôle sur l’utilisation de ces technologies, alors l’objectif de la pleine liberté reproductive pourra être atteint.

Si cette rhétorique du choix vous semble familière, c’est normal. Nous l’avons déjà entendue grâce à FACT, et son dossier rédigé spécifiquement pour s’opposer à la loi anti-pornographie Dworkin-MacKinnon. Pour l’illustrer, il attaque l’ordonnance anti-pornographie parce qu’elle « sous-entend que les femmes sont incapables de choisir elles-mêmes ce qu’elles considèrent comme agréable et sexuellement excitant sans être dégradées ou humiliées » (FACT, 1985 : 4). Il poursuit en affirmant que l’ordonnance anti-pornographie « perpétue des croyances qui compromettent le principe selon lequel les femmes sont des protagonistes à part entière, égales et actives dans tous les domaines de la vie, y compris le domaine sexuel » (FACT, 1985 : 18). Il s’attaque ainsi à la première définition légale de la pornographie élaborée spécifiquement pour répondre aux nuisances réelles de cette industrie sur les femmes. Selon ce dossier, la définition proposée de la pornographie nuit davantage aux femmes que la pornographie elle-même, puisqu’elle implique une incapacité des femmes à faire des choix.

Dans son document d’information sur la GPA, Lori Andrews reprend le même thème. Elle caricature les féministes dénonçant les “pressions sociales”, qui restreignent le soi-disant choix des femmes sur la question de la maternité, en les accusant de priver les femmes d’une faculté de choisir. Comme FACT, Andrews souligne que les arguments féministes contre les NTR génèrent un protectionnisme nuisible pour les femmes, au lieu de les aider. Selon Andrews et FACT, cela revient à stéréotyper les femmes comme des victimes impuissantes.

Ainsi, dénoncer la victimisation des femmes par les hommes, c’est se voir reprocher d’en être à l’origine, et de faire des femmes des victimes passives. Pour les libéraux, on ne peut reconnaître la victimisation des femmes sans les étiqueter comme des victimes passives. Passive et victime ne vont pas nécessairement de pair. Ce sont les libéraux qui assimilent la victimisation à la passivité. Cette équation est la leur. Les Juifs ont été victimes des nazis, mais cela ne les a pas rendus passifs, la réalité de la victimisation n’a pas défini la totalité de leur existence. De toute évidence, on peut reconnaître les femmes comme victimes de la GPA, de la pornographie et de la prostitution, sans pour autant les priver d’une certaine capacité d’agir dans des situations oppressives.

Dans son dossier, FACT ose même dire que les lois sur le viol ont renforcé le stéréotype des femmes comme victimes. « Ces lois alimentent le stéréotype selon lequel, dans le domaine du sexe, l’homme est le délinquant et la femme la victime, et selon lequel les jeunes hommes peuvent avoir des relations sexuelles en toute légitimité, du moins avec des personnes plus âgées, alors qu’une jeune femme ne peut pas avoir de relations sexuelles légales avec qui que ce soit » (FACT, 1985 : 6). Il critique aussi la loi Mann, affirmant qu’elle « est fondée sur la notion que les femmes ont besoin d’une protection particulière contre l’activité sexuelle » (FACT, 1985 : 7). La loi Mann a été instaurée pour interdire l’enlèvement de femmes visant à les réduire en esclavage sexuel ; elle interdit spécifiquement de transporter des femmes d’un État à l’autre à des fins de prostitution. Selon FACT, cela illustre « l’hypothèse selon laquelle les femmes n’ont pas de volonté propre et doivent être protégées contre elles-mêmes » (FACT, 1985 : 7).

À l’instar de l’article d’Andrews intitulé « Modes de reproduction alternatifs », qui ne se contente pas d’attaquer les opposantes à la GPA, mais défend cette dernière, non seulement FACT attaque les féministes anti-pornographie, mais le groupe fait l’apologie de la pornographie. Il suffit de comparer ces deux déclarations :

Les femmes ont besoin de la liberté et la légitimité sociale pour s’approprier la puissance du langage masculin traditionnel. (FACT, 1985 : 31)

 

Traditionnellement, des personnes ont été autorisées à participer à des activités risquées (par exemple les pompiers) sur la base de leur consentement volontaire et éclairé. Les risques liés à la reproduction alternative ne semblent pas plus élevés que ceux pris par les femmes dans d’autres domaines de leur vie. (Lori Andrews, 1988 : 267)

Les libéraux sexuels et reproductifs répètent, tel un mantra, que les femmes ne sont pas de simples victimes passives de la GPA ou de la pornographie, mais qu’elles en sont les protagonistes. Les nouvelles stratégies, disent-ils, doivent mettre en avant les femmes comme protagonistes de cette “culture” et la façon dont elles créent et introduisent dans la pornographie et la GPA de nouvelles significations contraires aux intentions des patriarches. Les femmes sont peut-être utilisées, mais elles utilisent à leur tour la GPA et la pornographie dans leur propre intérêt. Le mot clé du lexique libéral est l’agentivité [t7] des femmes.

Quelque chose cloche dans cette approche. Il s’agit de déceler l’agentivité des femmes à l’intérieur même des institutions de la pornographie et de la GPA. L’agentivité des femmes se situe principalement dans la “culture” de la domination masculine. On passe d’une analyse et d’un militantisme visant à détruire ces systèmes, à une justification de ceux-ci. En romançant la victimisation comme une libération, cette approche encourage l’oppression des femmes dans la GPA et la pornographie. Et ce faisant, elle incite davantage de femmes à rejoindre ces systèmes. Les femmes doivent s’accommoder d’une liberté sexuelle et reproductive qui consiste en réalité à renoncer à leur liberté propre. Comprendre comment les femmes en viennent à vouloir, désirer et choisir ce que les hommes veulent et désirent ne fait pas partie du programme libéral. C’est cette complexité que le libéralisme féministe, prétendument plus “nuancé”, souhaite simplifier.

Les féministes radicales n’ont jamais nié l’agentivité des femmes qui subissent des conditions oppressives. Mais les féministes radicales ont placé l’agentivité, la puissance d’agir, le choix des femmes, dans la résistance et non dans l’assimilation à ces institutions oppressives. La littérature féministe libérale plus “nuancée” sur le choix ne considère jamais la résistance à la pornographie et à la GPA comme un signe de l’agentivité des femmes. Que dire de l’agentivité de ce celles qui ont témoigné des abus subis dans la pornographie, au risque d’être souvent exposées et ridiculisées ? Et les ex-mères porteuses qui choisissent de se battre pour elles-mêmes et leurs enfants au tribunal, en dépit du pouvoir économique, juridique et psychologique considérablement supérieur du donneur de sperme ? Pour mettre en évidence l’agentivité des femmes, regardons au bon endroit.

Les féministes libérales réclament qu’on reconnaisse aux femmes la capacité de choisir la pornographie ou la GPA, puisque sans ce vernis sur la réalité des femmes, elles ne pourraient jamais justifier ces institutions. Si elles se souciaient véritablement de la manière dont les femmes se libèrent des structures oppressives et traditionnelles de l’esclavage sexuel et reproductif, des obligations et des rôles associés, alors elles ne prendraient pas pour référence les comportements et les actions qui limitent l’agentivité des femmes à la pornographie et la GPA.

Il est intéressant de constater où notre droit de choisir est défendu et où il ne l’est pas. Ce n’est pas une coïncidence si les libéraux n’ont pas défendu l’agentivité des femmes dans la création d’une culture de résistance au patriarcat, mais ont préféré la maintenir entre les murailles des institutions de la pornographie et de la GPA, véritables piliers de la suprématie masculine.

Le choix que défendent les féministes radicales est concret. Nous demandons quel est le contenu ou le sens réel d’un choix dans une situation d’impuissance. Des choix tels que la GPA favorisent-ils l’autonomisation des femmes en tant que classe et créent-ils un monde meilleur pour les femmes ? Quel genre de choix les femmes ont-elles lorsque les seuls options à leur disposition sont la subordination, la pauvreté ou un travail dégradant ? Sans nier la capacité des femmes à faire des choix dans des situations d’impuissance, il faut s’interroger sur le pouvoir réel de ces “choix”. Pour paraphraser Marx, les femmes font leurs propres choix, mais souvent elles ne les font pas comme elles le voudraient. Elles ne les font pas selon des conditions qu’elles créent, mais qu’elles sont souvent impuissantes à changer. Lorsque Marx a formulé ces pensées, il a été acclamé pour sa perspicacité politique. À l’inverse, lorsque les féministes radicales suivent un raisonnement similaire, on leur reproche d’être condescendantes envers les femmes.

Les libéraux sexuels et reproductifs voudraient nous persuader que notre liberté consiste à abandonner notre liberté – dans le cas de la GPA, la liberté est garantie par un contrat qui “libère” la soi-disant mère porteuse par l’insémination artificielle, le suivi médical constant, la compensation en cas de fausse couche, l’amniocentèse, l’avortement si le test révèle une anomalie génétique ou congénitale du fœtus ; ou à l’inverse, par le renoncement à l’avortement si le fœtus est normal, le respect des ordres du médecin, l’abstention de fumer, de boire et de consommer des drogues non autorisées par le médecin. Est-ce là l’ensemble des libertés pour lesquelles les femmes sont mortes ? Est-ce là l’ultime absurdité du mot liberté, et de sa réalité, qui ont perdu toute profondeur et toute signification ?

Si la liberté féminine se réduit à cela, nous approchons du monde décrit par Orwell dans 1984, dans lequel il montrait à quel point la pensée dépend des mots, grâce à l’exemple du mot “libre”, dépouillé de toute signification politique. Ainsi, “libre” ne pouvait être utilisé que dans des déclarations telles que « Ce chien est libre de puces » ou « Ce champ est libre de mauvaises herbes ». « Il ne pouvait pas être utilisé dans son ancien sens de “libre politiquement” ou “libre intellectuellement”, puisque liberté politique et liberté intellectuelle n’existaient même plus en tant que concepts » (George Orwell, 1949 : 247). Le juge Sorkow, et les avocats libéraux tels que John Robertson et Lori Andrews dont il se fait l’écho en défendant la GPA comme une “liberté reproductive”, ne font que dépouiller davantage le concept de liberté, et sa réalité, de toute signification politique réelle pour les femmes. En effet, ils contribuent à renforcer l’idée que la liberté féminine consiste à avoir “le droit” de renoncer à notre propre liberté, à notre autonomie corporelle.

La rhétorique pseudo-féministe de la liberté et du choix masque en grande partie l’esclavage inhérent à la GPA. En outre, le langage et la réalité sont sciemment manipulées lorsque les partisans de la GPA utilisent la rhétorique de la “liberté reproductive”, sachant que de nombreuses femmes vont être sensibles à cette formule en raison de l’attachement des féministes à la question du choix reproductif sur la question de l’avortement. Le juge Sorkow lui-même a établi un parallèle entre le “droit” d’être une mère porteuse et le droit d’avorter. La lutte féministe pour la légalisation de l’avortement représentait le droit de disposer de son corps. Ne nous y trompons pas, la GPA est le “droit” d’abandonner le contrôle de nos corps. Et quiconque ne comprend pas cela devrait lire attentivement les contrats de GPA, même ceux édulcorés juridiquement, dans le but de dissimuler les inégalités les plus flagrantes contenues dans le contrat Whitehead-Stern de l’affaire bébé M.

 

 

— Traduction : Lorenzo Papace

 

 


 

Autrice

Janice G. Raymond est une militante féministe, professeure émérite d’études féminines et d’éthique médicale à l’université du Massachusetts à Amherst. Elle est autrice de cinq livres, d’un volume édité et de multiples articles traduits en plusieurs langues sur des sujets tels que la violence à l’égard des femmes, la santé des femmes, la théorie féministe, le féminisme lesbien et la biomédecine. Elle a publié de nombreux articles sur la prostitution et le trafic sexuel et donne des conférences internationales sur ces sujets.

 


 

Note


1. Le rapport de l’American Fertility Society intitulé « Considérations éthiques sur les nouvelles techniques de reproduction » (numéro spécial de Fertility and Sterility, supplément 1, septembre 1985. Vol. 46, No. 3), a été rédigé par le “Comité éthique” de l’American Fertility Society. Ce groupe compte parmi ses membres de nombreux endocrinologues et chirurgiens de la reproduction, maintenant engagés dans la recherche et la pratique des nouvelles technologies de reproduction. Parmi les membres de son “Comité éthique”, composé de onze personnes, on trouve par exemple Clifford Grobstein, Gary Hodgen, Howard Jones et Richard Marrs, qui sont tous d’éminents chercheurs et/ou praticiens des nouvelles technologies de reproduction. En outre, John Robertson et Lori Andrews, les avocats du comité, considèrent tous deux ces technologies comme une “liberté reproductive”. Le document se lit comme un mémoire en faveur des technologies, tous les membres étant d’accord sur leurs avantages réels et potentiels. La seule voix discordante dans ce concert d’approbation porte sur le recours à des tiers dans la reproduction, et plus précisément dans la GPA. Un membre a fait valoir que les tiers étaient “éthiquement inappropriés”. Lori Andrews était la rédactrice principale des sections sur la maternité de substitution.

Lori Andrews était également l’autrice principale de « Modes alternatifs de reproduction » (dans une version appelée « Perspectives féministes sur les technologies de reproduction »), un document de principe appartenant à un projet plus vaste intitulé « Lois sur la reproduction pour les années 1990 » (voir Andrews, « Modes alternatifs de reproduction »). Ce « Briefing Handbook » est un effort conjoint du Rutgers Institute for Research on Women et du Women’s Rights Litigation Project de la Rutgers Law School. Une des missions du projet est de trouver un consensus « parmi ceux qui sont engagés pour l’autonomie reproductive et l’égalité des sexes » en produisant des documents d’information et des propositions juridiques spécifiques. Une bonne partie des réflexions contenue dans le segment de l’American Fertility Report d’Andrews est reprise – parfois presque mot pour mot – dans l’article de la Rutgers Reproductive Laws for the 1990s.

 


 

Notes du traducteur


t1. En référence à l’album pour enfants Free to Be… You and Me sorti en 1972. L’objectif de cet album était d’éduquer à la tolérance et la bienveillance, dans un monde utopique où tout un chacun est libre d’être et d’agir, en s’affranchissant des stéréotypes sexuels (lien).


t2. FACT, le « Groupe féministe contre la censure » (Feminist Anti-Censorship Task Force), s’est opposé à l’ordonnance anti-pornographie portée par Catherine MacKinnon et Andrea Dworkin . Elles ont défendu la production de pornographie au nom de la liberté d’expression, de la liberté sexuelle, et de la vie privée. Selon elles, la pornographie est un outil de libération pour les femmes ; les idées mauvaises existeront toujours de toutes façons ; la pornographie, contrairement au milieu social, n’est pas responsable de la violence ; et enfin la lutte contre la pornographie exacerbe la violence masculine et la censure menace les publications féministes.


t3. L’affaire bébé M est un procès de 1987 entre Mary Beth Whitehead, une mère porteuse, et William Stern (Bill) le père biologique de l’enfant. La mère porteuse refusa de donner l’enfant aux Stern après la naissance, et différentes positions commencèrent alors à s’affronter au sein du mouvement féministe états-unien sur la question de la gestation pour autrui.


t4. Gestation pour autrui.


t5. Union américaine pour les liberté civiles, une organisation dont la mission est de « défendre et préserver les droits et libertés individuelles garanties à chaque personne dans ce pays par la Constitution et les lois des États-Unis ».


t6. La Fondation Playboy est le secteur “philantrophique” de l’entreprise Playboy. Sa mission est de finance la lutte contre la censure et la “recherche sur la sexualité”.


t7. “Agency” en anglais, la “capacité d’agir”, la “puissance d’agir” est la faculté d’agir d’une personne sur le monde, les choses, les êtres, à les transformer ou les influencer. Le terme “agentivité” est parfois utilisé par les libéraux francophone, comme dans le « Manifeste féministe pro-droits des travailleuses et travailleurs du sexe » (lien).

 


 

REFERENCES

Andrews, Lori. « Alternative Modes of Reproduction. » In Reproductive laws for the 1990’s, A briefing handbook. Newark, New Jersey: Women’s Rights Litigation Clinic, Rutgers Law School, 1988.

Coveny, Lai and Kay, Leslie. « A Symposium on Feminism, Sexuality, and Power. » Off Our Backs (January 1987).

FACT (Feminist Anti-Censorship Taskforce et al.). Brief Amiri Curiae, No. 84-3147. In the U.S. Court of Appeals, 7th Circuit, Southern District of Indiana, 1985.

« In the Matter of Baby “M”. » Superior Court of New Jersey, March 31, 1987.

Kurtz, Howard. « Pornography Panel’s Objectivity Disputed. » Washington Post, October 15, 1985.

Orwell, George. 1984. New York: New American Library, 1949.

Snitow, Ann, Stansell, Christine, and Thompson, Sharon, eds. Desire: The Politics of Sexuality. London: Virago, 1983.

Snyder, Sarah. « Baby M Trial Hears Closing Arguments. » Boston Globe, March 13, 1987.

 

 

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