Libéral VS Radical

Largement inspiré des analyses de Lierre Keith.

Un changement social requiert de la force. Un rapport de force. Certaines actions politiques comme les manifestations, les pétitions, les sit-in, les collages… sont impressionnantes, rassemblent du monde, font la une des journaux, sont discutées par les expert·e·s, elles informent, mais ne pèsent que très peu dans le rapport de force. Elles n’obligent pas le changement mais au mieux le notifient, le montrent, le mettent en spectacle. Si elles ne sont pas exercées de façon massive et si elles ne sont pas associées à des tactiques plus militantes, ces tactiques modérées déploient une force politique très faible. Et rien n’oblige les causes du problème à agir, à opérer un changement.

Aujourd’hui le désastre écologique et social est évident. La civilisation industrielle détruit le vivant chaque jour encore plus, le capitalisme tue. Si nous voulons peser dans le rapport de force contre cette destruction, nous chercherons à agir sur les structures et les valeurs du système qui permet et perpétue la guerre contre le vivant. Agir sur ces appareils de domination (les structures et les valeurs du système), c’est exercer une force politique, seule capable d’opérer des changements sociaux majeurs dont nous avons besoin.

Chez les écologistes notamment, le sujet est principalement abordé de deux manières, via deux grilles de lecture de notre société, une que l’on peut appeler libérale et l’autre radicale.

 

 

Une des différences fondamentales entre les libéraux et les radicaux réside dans leur conception des fondements de la société. Les libéraux, dont les idées sont directement issues de la culture capitaliste et libérale, ont une vision individualiste de la société. Pour elles et eux, la société est composée d’individus, qui sont l’unité sociale de base. Ils et elles chérissent tellement cette idée que s’identifier à un groupe ou même dire qu’il en existe est vue comme une insulte, une offense à la personne.

Pour les radicaux, la société est composée de groupes sociaux. Il existe des groupes d’individus qui en dominent d’autres. Nous considérons qu’il existe des hiérarchies de classes, qui peuvent être des classes économiques, mais aussi de genre, de race ou autre. Ces hiérarchies établissent des rapports de force, de pouvoir, entre des groupes dominants et des groupes dominés. C’est ces rapports qui induisent la société. De fait, faire partie d’un groupe n’est pas une insulte, c’est même le premier pas vers la conscience politique, qui peut ensuite nous permettre de nous organiser de façon à faire tomber ces rapports de pouvoir. Pour pouvoir agir politiquement, il faut comprendre à quels groupes politiques nous appartenons, pour que ce groupe puissent s’organiser. C’est ainsi que les changements politiques adviennent. Par exemple quand une classe subit une domination, une ségrégation, les radicaux choisissent la ségrégation (ou non-mixité choisie), et l’utilisent justement comme une arme de base pour mettre fin à cette domination subie.

 

 


Une autre opposition entre ces deux systèmes de pensée réside dans la nature de la réalité sociale. On peut définir la logique libérale comme idéaliste, car elle suppose que la société est un agrégat, une addition de pensées, d’idées, d’attitudes, que tout se joue mentalement, dans ce que pensent les individus. Ainsi, pour changer la société, il suffirait de changer ses idées, de créer d’autres imaginaires, d’éduquer les gens, et les changements se traduiront ensuite dans le monde matériel. Les attitudes changeront lorsque les individus seront éduqués.

La pensée radicale, au contraire, est matérialiste. Elle considère que la société est organisée selon des hiérarchies concrètes, des systèmes de pouvoir qui permettent et maintiennent l’oppression de certains groupes d’individus. Les idées ne jouent pas le rôle principal dans la mise en place de ces rapports de pouvoir : ce sont des institutions matérielles, bien réelles, comme l’État, le système judiciaire ou le marché, qui assurent ces dominations à grande échelle.
Ainsi, alors que les libéraux prônent l’éducation comme outil universel d’émancipation, les radicaux choisissent de démanteler, brique par brique, les institutions et les valeurs qui composent les systèmes d’oppression. En fait, si nous prenons l’exemple de l’État, les libéraux diront « ils faut éduquer les dirigeant·es ». Tandis que les radicaux diront « nous devons les arrêter ».

Bien sûr, les mouvements politiques ont besoin d’éducation. Les groupes opprimés ont besoin de comprendre les fondements de leur oppression, le fonctionnement des systèmes qui les dominent. C’est extrêmement important. Mais cela n’engage pas le changement social pour autant, car le monde n’est pas un état intérieur, ni une projection mentale. J’entends souvent des phrases comme « On a pas besoin de se battre contre ce système, on a qu’à changer ce qu’on en pense, faire comme s’il n’existait pas, construire en parallèle et il disparaitra », mais se persuader que le racisme n’existe pas n’empêche pas que des individus soient tués à cause de leur « race », tout comme penser que le capitalisme n’est pas destructeur et qu’il s’effondrera tout seul n’empêche pas le capitalisme de détruire le monde vivant un peu plus chaque seconde. Car ce sont des systèmes matériellement réels, qui exercent une force, même si l’on se persuade du contraire. Le but de l’éducation radicale, c’est donc de comprendre les structures d’oppression pour ensuite s’organiser, les démanteler, et faire advenir une société plus juste.

 

Bourgeoise par excellence, la pensée libérale est aveugle aux formes de pouvoir, à l’existence même des structures d’oppression, aux privilèges. Ainsi, on laisse penser que les oppressions sont soit naturelles, soit volontaires. « Si les femmes ne veulent pas être battues, elles n’ont qu’à pas se mettre en couple avec un homme violent, ou partir lorsque celui-ci le devient ». Donc ces femmes sont volontairement battues ? C’est leur choix si elles se retrouve dans une situation dangereuse, ou bien peut-être qu’elles sont naturellement enclines à être soumises aux hommes ? Évidemment le problème est infiniment plus complexe, c’est l’ensemble des structures et des valeurs du système qui créent et maintiennent une société patriarcale, qui permettent à la classe des hommes de dominer celle des femmes. Cet exemple peut se décliner sur une personne pauvre, qui ne trouve pas d’emploi, etc.

Dans la pensée libérale, c’est finalement toujours la faute de l’opprimé·e d’être dans sa situation, puisque nous sommes libres mentalement d’être la personne que l’on souhaite, de vivre ce que l’on veut. Comment expliquer la pauvreté quand on est aveugle au pouvoir ? Pour les libéraux, si la personne est pauvre, c’est finalement qu’elle le veut, qu’elle le recherche. De nombreux arguments naturalistes, biologiques, plus ou moins fallacieux, sont aussi inventés pour chercher une explication ailleurs que dans le pouvoir. C’est l’argument de l’appel à la nature dans le rapport de domination, par exemple l’homme serait naturellement combatif et violent, la femme serait naturellement passive, altruiste, donc soumise.

Pour les radicaux, les arguments naturalistes sont clairement des arguments des classes dominantes, qui utilisent d’insignifiantes différences biologiques pour justifier leur position de pouvoir. Il suffit de voir comment les esclavagistes justifiaient la « prédisposition naturelle des noirs pour l’esclavage », ou comment les prolétaires des premières révolutions industrielles étaient « biologiquement faits pour les travaux physiques difficiles ». Évidemment, pour les radicaux, ces « différences » (de race, de genre…) ne sont vraies que politiquement. Elles n’existent que parce qu’une classe dominante la conceptualise dans le but de justifier ses privilèges. Par exemple, il existe une différence physique entre les habitants d’Europe du Nord et ceux de l’Équateur, comme il en existe entre les mâles et les femelles, mais ces différences ne comptent que parce que le pouvoir a besoin qu’elles comptent. C’est bien les dominant·e·s qui créent ces classes, ces distinctions, ces catégories, qui hiérarchisent les individus, les divisent en groupes, sur des critères arbitrairement choisis en fonction de leurs intérêts. C’est donc ces catégories que nous devons démanteler et détruire si l’on souhaite une émancipation réelle, qui ne soit pas que dans notre tête.

Pour conclure, on pourrait voir la pensée libérale comme un système de croyances, car elle ne se base pas sur des faits mais sur des idées. La foi en ces croyances est perçue comme un facteur de changement social, qui pourrait façonner nos rapports avec le vivant. Les radicaux pensent que la foi n’est pas une stratégie politique et que le démantèlement des systèmes d’oppression ne peut être effectué que par des groupes de résistance organisée. Le seul miracle que nous pourrions avoir, c’est nous-même, nos actions politiques.

Dans la réalité, certaines personnes réfléchiront de façon plus libérale, et d’autres de façon plus radicale, sans forcément avoir conscience de ces écoles de pensée. Les personnes radicales et les libérales peuvent même parfois coopérer dans certaines situations. Mais le mot radical est trop souvent utilisé en dehors de ces catégories, par exemple comme synonyme de violent. Cela mène forcément à des confusions, des malentendus entre militant·es. Nous encourageons les militant·es à s’intéresser à cette grille de lecture pour mener à bien leur objectif le plus efficacement possible.

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