Freier

Freier [clients] est un reportage et une série de portraits de clients de la prostitution, réalisé par Bettina Flitner dans le bordel Paradise à Stuttgart en Allemagne. Le reportage de Bettina Flitner a été publié dans le magazine Stern en 2013. Nous publions ici quelques-unes des  photographies et des extraits de témoignages. Vous pouvez retrouver l’intégralité sur le site de l’artiste.

 



Christian, 23 ans, commercial, célibataire.
«Pourquoi est-ce que j’achète du sexe ? Les femmes m’énervent souvent, elles me stressent, quand on n’a pas suffisamment de temps pour elles. […] Si j’ai envie de baiser, je viens ici – et je pars. C’est tout. […] L’éjaculation faciale coûte 50 de plus. […] Souvent, une copine m’ennuie après un petit moment. Et payer pour du sexe a quelque chose.[…] D’une certaine façon c’est le pouvoir. On possède la femme. On peut faire ce qu’on veut avec elle.»

 


 



Dung, 28 ans, chef adjoint de restaurant, célibataire.
«Un rendez-vous est toujours stressant et coûte beaucoup de temps. Dans un bordel, tout est plus ouvert. Il n’y pas de mensonge ni d’illusion. […] Mon type ce sont les femmes avec les cheveux noirs et les yeux bleus. Mais surtout pas les asiatiques. Je ne les aime pas du tout. Il faut aussi qu’il y ait une sorte de sympathie entre moi et la femme et aussi qu’elle prenne du plaisir. Cependant, elles ont parfois l’œil sur leur montre quand on entre dans la pièce. Et là il n’y a déjà plus aucun désir.»

 


 



Günther, 55 ans, propriétaire de bar, divorcé, un fils.
«J’ai besoin de beaucoup de sexe. Ce qui m’excite, c’est de toujours avoir de nouvelles femmes. Je vais aussi dans des clubs échangistes. Mais elles sont souvent si vieilles et moches. Mon type ? Noire ou alors la peau très claire. Aussi les mulâtres ou celles de Lettonie. Pas les poitrines en silicone et pas les lèvres injectées. Je n’aime pas non plus celles qui sont trop professionnelles, je préfère celles qui le font seulement de temps en temps. Elles sont meilleures. Ma dernière m’a dit après coup : “C’était le meilleur sexe de ma vie”. 50 euros. Le rapport qualité-prix est bon ici.»

 


 



Ingo, 43 ans, employé des impôts, célibataire.
«Au dehors je suis trop timide pour faire le pas vers les femmes. […] Parfois les femmes disent après coup “Je t’aime”, c’est de la pure fidélisation du client. Deux fois je suis tombé amoureux d’une prostituée. C’est l’effet du bon Samaritain, on veut la sortir d’ici. Mais c’est fini, je ne tombe plus amoureux. Eh bien… Maintenant je suis toujours ici grâce à une femme. Tout se passe très bien. Au moins dans la chambre. Je ne sais rien sur elle.»

 


 



Iwan, 65 ans, mécanicien, célibataire.
«On le fait une fois. Puis encore une autre. Et puis à un moment on est dedans. On s’y habitue. Normalement je dois inviter une jolie femme deux fois pour un dîner, ça coûte 100€. Et ça ne va probablement pas marcher. Ici ça marche toujours. J’aime les femmes du Sud – les Espagnoles, les Italiennes, celles de République Dominicaine. J’ai aussi eu une Colombienne pendant quelques mois, une Bella, bien foutue. Elle ressentait vraiment du désir. Ou alors elle était bonne comédienne. Mais elle a soudainement disparue. Quelle tristesse.»

 


 



Joachim, 58 ans, ingénieur, divorcé, une fille.
«Il y a dix ans, je me suis réveillé pendant la nuit et je ne pouvais plus me lever. J’avais une forte douleur au cœur. L’ambulance est arrivée, urgences. Et alors j’ai pensé : La vie peut s’arrêter demain. Je viens à peu près une fois par semaine ici. Depuis deux mois je réserve toujours la même. J’étais dans la chambre pendant deux heures aujourd’hui. […]  Quand on va dans un club comme celui-ci, on ne peut plus être satisfait avec les femmes normales. Leurs corps ! Ici elles font des tailles 34 ou 36. […] Ma fille ? Elle a 26 ans, je m’assure que les femmes ici ont plus de 27 ans. Beaucoup ici ont des proxénètes. J’ai vu de mes propres yeux comment ils gagnent de l’argent.»

 


 



Kai, 49 ans, employé de banque, divorcé, deux enfants.
«Pourquoi je viens au bordel ? Je n’aurais jamais des femmes comme celles d’ici. Et ici je peux dépasser les limites. Par exemple la sodomie, ce n’est pas quelque chose que j’oserais demander de faire à une femme normale. Ça coûte 100 euros de plus. Je ne suis pas pour les très jeunes, ni les maigres. […] Depuis trois ans, j’ai des rapports sexuels avec la même femme. Deux fois par mois.»

 


 



Ralf, 28 ans, informaticien, célibataire.
«J’avais 17 ans quand je suis allé dans un bordel pour la première fois. Pas de bavardage, les filles sont intelligentes. […] Maintenant je développe une plateforme internet pour des alibis de clients, où les hommes peuvent acheter des alibis. Accidents de la route, hôpital – tout est possible»

 

À la première lecture on peut être choqué·es que des hommes témoignent et posent de façon aussi décomplexée. Cependant, la prostitution est légale en Allemagne depuis 2002. Christian, 23 ans, s’il a grandi dans ce pays, a probablement de bonnes raisons de croire qu’il est tout à fait normal d’acheter des femmes pour faire tout ce qu’il veut avec. Et comment pourrait-il en être autrement dans une société patriarcale et capitaliste qui, entre autres, légalise totalement l’exploitation sexuelle et les bordels ? Et où les hommes sont éduqués en sachant qu’ils peuvent acheter des femmes en les considérant comme des marchandises si besoin, qu’elles ont (toutes) un prix… mais que certaines en valent plus que d’autres, et qu’ils peuvent même parfois bénéficier de promotions « deux pour le prix d’une » ou « offre groupée : repas + passe + nuit d’hôtel ».

Comment éduquer un enfant en lui disant « Mon fils, respecte les femmes, leur dignité et leurs limites comme des personnes à part entière et égales… » Mais le bordel au coin de la rue lui dit « T’inquiète pas, si vraiment tu n’en peux plus et que c’est trop compliqué, prends 50€, va au bordel Paradise, ici elles te feront avec le sourire des trucs que tu as vu sur Pornhub. »

Sur le site Fondation Scelles, on apprend qu’après quatre années de procédures, le patron de la chaîne allemande de bordels Paradise, Jürgen Rudloff, a été condamné à 5 ans de prison pour complicité de traite des êtres humains, prostitution forcée et fraude. Véritables supermarchés du sexe, les établissements Paradise accueillaient environ 300 clients par jour, pour un droit d’entrée de 79 euros, qui leur permet de consommer à volonté boissons, nourriture et sexe… Plusieurs personnes prostituées sont venues à la barre pour dire qu’elles étaient forcées, exploitées et battues par leurs proxénètes. Celles qui voulaient quitter l’établissement étaient soumises à des menaces et des coups.

Certaines personnes prostituées portaient même le nom de leur proxénète tatoué sur leur corps. Et Rudloff a reconnu devant ses juges qu’il avait connaissance de ces faits et fermé les yeux. Désormais, l’Allemagne ne peut plus ignorer la réalité de violence et de criminalité présente derrière l’illusion d’une prostitution dite « propre » et « réglementée ».

 

Avec l’aimable autorisation de Bettina Flitner.

 

3 Comments
  • tom
    Posted at 00:15h, 23 avril Répondre

    Article intéressant et partisan, mais partisan de quoi si ce n’est de critiquer la prise en charge législative de la prostitution? L’argumentation est menée de telle façon à aboutir à la conclusion que la prostitution légiférée est violente, au même titre que l’est la prostitution illégale pratiquée dans d’autres pays que l’Allemagne. Pourtant, dans une société où nous sommes conditionné·e·s à voir le sexe comme un service, l’établissement de lois régissant les pratiques permet justement de mettre en place un procès comme celui décrit en fin d’article et ainsi de faire en sorte de progressivement améliorer les conditions professionnelles des travailleurs·ses du sexe. Je ne comprends pas bien pourquoi l’auteur·rice prend ce créneau critique puisque son récit du procès est justement une preuve que la légalisation permet une régularisation des pratiques et une mise en lumière des travers et abus criminels. Grace à la législation, le patron et les pratiques relevant de la « traite des êtres humains » sont pointées du doigt et condamnées. Si les choses s’étaient poursuivies dans l’illégalité, les abus seraient toujours en cours dans le cas de cette chaîne de maisons closes.
    Comme il l’est spécifié, nous vivons dans une société capitaliste patriarcale dans laquelle la construction de la masculinité repose notamment sur la perception des femmes comme des marchandises, mais où la vie sexuelle se heurte – comme bien d’autres domaines – à la confrontation de la bonne morale et de ses contradictions pratiques.
    Si le but d’un tel article est de rappeler qu’idéalement nous vivrions dans un monde sans violence, dans lequel chaque être vivant serait considéré comme l’égale de l’autre, que nous ferions l’expérience quotidienne d’une réalité sociale sans prédation et sans exploitation obscène de nos vulnérabilités, très bien, mais ce n’est pas le cas et il ne faut pas fermer les yeux sur la réalité sombre et sur les contributions faites à son éclaircissement. Les conditions de travail des prostitué·e·s dans les bordels ne peuvent pas s’améliorer d’elles-mêmes du fait des engrenages oppressifs propres à notre société, c’est là que les lois entrent en jeu et permettent une construction plus saine des différents rapports en marche au sein du marché du sexe.

  • A.
    Posted at 15:57h, 25 avril Répondre

    Merci ! C’est une tranche de vérité, c’est partisan de rien, ça ne propose aucune solution magique sauf de regarder en face ce simple fait : la sexualité hétéro est un champ de bataille et la prostitution empowere peut-être quelques femmes mais aussi très largement les hommes. Après, si on pouvait discuter un peu plus sereinement de comment on peut faire pour desempower ces mecs sans nuire aux personnes, majoritairement des femmes, qui vivent de cette industrie… Si on pouvait arrêter de se traiter d’abolos et le reste, s’accorder sur la nécessité de ne poser les personnes prostituées ni en arbitres du débat ni dans ses angles morts parce que leur expérience est précieuse mais diverse et pas indépassable, trouver des bases communes (comme l’envie de châtrer ces porcs et d’autres encore)… Tant que ces efforts ne seront pas faits, j’éprouverai toujours cette grosse fatigue d’être féministe, à me battre contre tous les Tom du monde, désormais bardés au choix de leur bon gros machisme ou (effet inattendu ?) se réappropriant toute la violence que nous féministes nous infligeons les unes aux autres.

  • Tom
    Posted at 13:02h, 30 avril Répondre

    Je suis bien désolé A. d’avoir été si mal compris par mon commentaire. Je ne souhaitais ni t’offenser ni tirer dans les pattes d’un combat qui est commun, à savoir celui de construire collectivement un monde désirable. Mon point reposait en priorité sur le fait de rappeler que les outils mis à notre disposition par la justice sont primordiaux afin de permettre aux plus vulnérables de se défendre et d’exiger des conditions de vie décentes. Mon propos n’est pas étranger à celui des militances pro-sexes luttant pour une décriminalisation de la prostitution. Or l’article ci-dessus, du fait de son manque de clarté, laisse sous-entendre que la décriminalisation n’en vaudrait peut-être même pas la peine, d’où mon commentaire précédent aux allures de coup de gueule. Évidemment, on parle ici d’un combat contre la violence systémique touchant en premier lieu les femmes, mais cela ne veut pas dire que des hommes blancs, hétéro et cisgenres – pour prendre le stéréotype de l’oppresseur – n’y prennent pas part activement en tentant de déconstruire les conditionnements auxquels ils sont assujettis et par lesquels la pérennisation de la haine s’opère. Bien entendu, ces hommes dont on a les portraits ici sont les parfaits exemples de cette culture oppressive, de cette culture du viol. Cependant, ces pauvres mecs, ces gros dégueulasses à qui la série photographique donne la parole baignent eux aussi dans une misère: celle que le capitalisme carnassier érige en norme au sein d’une société où des êtres ignorent tout de la tendresse et de l’affection. Ils semblent qu’ils y soient totalement étrangers. De leurs témoignages transparait la misère humaine et relationnelle d’existences conformes au modèle social dicté par le techno-patriarcat. La critique des instruments de ce dernier est combat commun et son élaboration repose sur le désir de trouver des allié·e·s, ce qui n’est pas une chose facile, j’en conçois, mais nécessaire s’il l’on souhaite accélérer au mieux le changement sociétal radical dont nous avons besoin.

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