Je te jette sur papier, colère impuissante

Je te jette sur papier, colère impuissante

Je te jette sur papier, colère impuissante

Aujourd’hui elle a fait beau. J’ai besoin de l’écrire, je ne sais pas vraiment pourquoi. J’ai fait une lessive et des draps propres m’attendent ce soir. De ma fenêtre je vois les nuages qui passent, elles sont belles. Pas de lune pour moi cette nuit je pense, seulement les lumières agressives de la ville. Je vais juste observer mes voisins d’en face continuer leur vie tranquillement, comme chaque soir : rentrer du travail, faire du rameur, faire à manger, regarder la télévision, aller se coucher. C’est là où la contradiction est la plus forte dans mon esprit : mais bordel, qu’est-ce que je fais là ? Qu’est-ce que je fais au milieu de mètres cubes de béton, au milieu du bruit des voitures et de la pollution ? Qu’est-ce que j’accomplie avec ça ? À part me sentir une peu mal, sortir de moins en moins de chez moi, devenir amorphe, repousser les gens.

Je regarde la vie passer autour de moie. Les gens saisir des trains, prendre des occasions à la volée, continuer de voler comme les nuées d’oiselles qui nous rendent visite. Plus je les observe moins je comprends. Tout le monde s’observe avec méfiance, je ne connais presque plus personne, la plupart de mes amies sont parties. J’étouffe sous les couches du béton, sous la chaleur qui s’y incruste, je ne peux plus observer ni la lune, ni les étoiles, ni les montagnes, le temps passe de manière factice, pas de saisons en plein centre-ville.

Ma principale activité c’est de rester en vie, le nez vaguemente hors de l’eau pour ne pas me noyer sous une éternité d’anonymat. Je ne suis rien, je ne suis personne. Voilà ce que me promet la ville. Rien ni personne au milieu d’une foule de rien ni personne. Mais chaque rien ni personne avec une ego surdimensionnée, une besoin d’exister exacerbée, une nage de plus en plus angoissée par ce besoin de se sentir vivante au cœur d’une masse informe qui ne fait absolument aucune sens.

Parfois, un rayon traverse cette existence de grisaille. Les femmes de ma vie sont fortes et puissantes, elles rayonnent comme la lune. J’ai pris trois heures de mon après-midi pour dévorer le livre de Marguerite Stern. Mercie Marguerite, pour ta force, ta puissance de guerrière, tu es l’héroïne de ma journée. Tu as soufflée sur les cendres de ma colère et j’ai envie que ta voix soit entendue un peu plus, elle m’a fait tant de bien. Mon cœur bat la chamade depuis cette lecture et ma tête résonne de tes mots et j’aimerais que ces quelques lignes te rendent un peu femmage à toi aussie.

Après cette lecture, je décide de partager ma colère moie aussi. Je suis en colère. Je bouillonne. Je tremble un peu. Même écrire ces mots c’est compliquée. Organiser des idées. Avancer. Continuer. Ne pas s’arrêter sur toutes ces choses qui me mettent les nerfs en pelotes. Ne pas passer pour la reloue de service, le chieuse, la fémi-nazie du groupe, l’hystérique qui ne peut pas se retenir, la meuf contrôlée par ses émotions, qui a ses règles de surcroît pour être aussi tendax. Injonctions débiles et contradictoires, je ne te remercie pas, patriarcat.

Je dois donc écouter constamment les gens (pour ne pas dire les hommes) m’expliquer ma place, ce que je suis, ce que je dois être, comment me comporter, comment m’habiller et même comment militer. M’expliquer, arguments scientifiques à l’appui, quelle cause vaut le coup, laquelle est prioritaire, comment je dois faire pour lutter, pour changer le monde. Je dois écouter sagement, acquiescer gentiment, avoir l’air intéressée et un peu intelligente, sourire, remplir pleinement mon parfait rôle de plante verte.

Ça c’est une compétence que j’ai et que je maitrise désormais pleinement : plante verte. Très belle, bien arrosée, en pleine forme. Je prends un peu de place dans une pièce mais si on me pousse contre le mur pas de problème, je bouge pas. Je fais même des fleurs dépolluantes parfois : c’est-à-dire que j’assainie un peu l’air, par ma présence et mes capacités de plante à qui l’on peut dire ce qu’on a sur le cœur, qui prend soin de nous, de notre environnement. Je fournis même l’oxygène. Comme je ne peux pas bouger de moi-même, je suis là, pilier reconnaissable et reconnaissante pour les quelques attentions que je peux recevoir mais facilement oubliable malgré la faite que je sois indispensable.

Je me dois de me calmer un peu, pour ne pas me rendre impuissante de rage. Ces mots jetées au visage du papier m’aident, un peu. La colère n’est pas à faire taire, elle est à canaliser pour qu’elle devienne force, capacité d’agir et de penser, pour aller plus loin dans la réflexion, la déconstruction, faire avancer le combat. La question n’est pas pour moie de savoir quel combat est à privilégier. Elles le sont toutes. Toutes doivent être menées, de front et de concert, pour refuser un monde que l’on n’a pas choisie, une société mortifère comme disent certaines. Elles sont toutes liées, intimement et intrinsèquement.

Que devient la lutte anticapitaliste sans la lutte contre le colonialisme ou la féminisme ? Comment fait-on pour défaire un monde de marchandises et de capitaux quand il a été construit sur l’exploitation de toute ce qui n’était pas homme et blanc ? Ne faut-il pas lutter aux côtés de mes sœurs, d’où qu’elles viennent ? N’y a-t-il pas une lutte à engager à côté des quartiers dites populaires, des mal/sous/non (rayer la mention inutile) développées ? De toutes celles qui n’ont pas la possibilité de mener ces combats, quand c’est leur vie qui est en jeu, celle de leur enfante, quand la peur devient paralysante ou la rage trop intense ? Pour toutes celles à qui on a même jamais donnée l’occasion de se poser la question, à qui on n’a jamais laissée le moindre choix. Tu grandiras ainsi, tu te marieras, tu auras des enfants, tu seras vendue, violée, exploitée pour une misère et tu ne te plaindras surtout pas quand je lèverais la main sur toi parce que tu as osée me jeter ce regard d’épuisement.

Je ne veux pas oublier à quelle point c’est douloureuse de se déconstruire. Je ne veux pas oublier ces journées entières à lire, à m’instruire, à me sentir puremente et simplemente révoltée puis soudainemente vidée de toute énergie. Devante l’énormité de ce que je découvre toutes les jours. Toute ce qu’elle y a à faire ! C’est dans ces moments que je comprends les discours qui parlent de faire masse, qui appellent l’ensemble de la population à se rallier à des causes, comment on peut croire même une courte instant qu’une manifestation, une occupation, un sitting, pour peu que l’on soit assez nombreuses pourra fonctionner, faire changer les choses, au moins d’un demi pas de fourmis. C’est bien connu que les fourmis peuvent soulever plusieurs dizaines de fois leur poids et continuer d’avancer pour nourrir la communauté mais que seule, aucune ne peut continuer d’exister.

Je vais donc t’expliquer, à toie homme militant, comment être une parfaite petite plante verte au moins un instant dans ta vie. Avec toute la condescendance dont je suis capable. Tu veux qu’on compare qui c’est qui a la plus grosse ? Spoiler alert à ce jeu-là c’est toi qui gagne, non seulement je ne peux pas mais surtout, je ne veux pas jouer.

J’ai envie que tu te taises. Que vous vous taisiez tous, hommes de privilèges. J’ai envie que tu laisses enfin la place à l’autre. Autre vivante à des choses à dire. De multiples choses, de multiples manières.

Tu me diras peut-être que toie aussi tu as des choses à dire. Peut-être. Mais pour quelques instants, fais silence. Tends une oreille attentive, ne prépare pas ta réponse, ou ta prochaine question. Écoute, simplement, sans calcul préalable et sans jugement. Laisse la parole à d’autres et au détour d’une idée tu apprendras mille fois plus que si tu avais interrompue.

Voilà comment ça doit se dérouler et je n’ai pas peur de le dire, ça doit se dérouler.

Fais silence.
Écoute.
Écoute sans préparation.
Écoute sans a priori.
Écoute sans penser à ta réponse.
Écoute en enregistrant.
Puis prend le temps de réfléchir,
De remettre en question,
De TE questionner, toi et tes privilèges.
Avant de parler, tu dois écouter le silence. Elle a temps/tant à t’apprendre.

Je n’ai pas envie d’être bienveillante.
Je n’ai pas envie de rester calme.
Je ne veux pas rester sagement assise en écoutant une nouvelle fois la violence de tes propos, de tes remarques, de tes questions.
Je n’ai pas envie de déconstruire pour toie tes privilèges d’homme blanc. J’ai déjà ma propre chemin à parcourir, et elle est suffisammente sinueuse pour que je ne rajoute pas de boulets à mes pieds.
Je n’ai pas envie de trouver de l’énergie pour te démontrer ma légitimité.
Instruis-toi.
Lis.
Écoute.
Déconstruis-toi.
Laisse-moi vivre comme je l’entends.
Ne juge pas mes choix ni mes propos.
Regarde ton nombril avant de t’occuper de celle des autres.
Pour une fois, laisse ton ego de côté.
Ne m’insulte pas en essayant de m’expliquer des choses que tu ne comprends qu’à moitié.
Je vis mon féminisme comme je veux.
Je me bats comme je veux.
N’attaque pas mes sœurs alors que je suis là.
Je mords forte et ma mâchoire est féroce.
Non, je ne te laisse rien passer.
Oui, je suis exigeante.
On n’a plus le temps pour la souplesse et la compréhension, le monde se meurt aussi vite que les femmes.
Oui, je suis radicale et c’est le poing levé, la rage au ventre que je t’ordonne de l’accepter.

C’est aux femmes qu’ira ma dernière mot. A vous mes sœurs-cières, mes en-sœur-celeuse, sœurs de lutte, de rage et de combat. Ne baissez pas trop vite les bras, vous n’êtes pas seule. Ne vous flagellez pas, comme les fourmis vous portez déjà suffisamment sur votre dos. Quoi qu’on en dise, quoi qu’on veuille vous faire croire, elle y a tant de force en vous. Vous n’êtes pas née pour rester et mourir en plante verte. Je vous confie ces mots, dans l’espoir qu’elles vous apportent un peu de réconfort dans les moments sombres, de l’espoir dans une nuit sans lune, du vert dans le gris du béton. Pas d’injonctions ici, seulemente de la liberté, de la sororité, sans frontières, sans dieu (mais avec des déesses ?), sans patrons, sans maris. Sœurs, c’est pour vous toutes que mon poing est levé.

Edelweiss

4 Comments
  • Anonyme
    Posted at 20:47h, 24 octobre Répondre

    ça m’étonne fortement que ce poème soit sur floraison vue son charactère quelquefois autoritaire (ex; que je t’ordonne de l’accepter.)
    la colère, que je pense justifié, et trop ressentit et dénature un message artistique qui pourrait être d’autan plus latent si ça aurait était maitrisé.
    seulement ma pensé,
    un camarade.

  • D
    Posted at 13:42h, 31 octobre Répondre

    En réponse à Anonyme (Posted at 20:47h, 24 octobre)

    « ça m’étonne fortement que ce poème soit […] seulement ma pensé, un camarade. »

    –> Mais alors pourquoi un message artistique devrait avoir une colère plus soutenu ou subjective ? Et pourquoi évaluer la maitrise au fait qu’un message soit latent ? Pourquoi une colère explosive ne pourrait se retrouver sur Floraisons ?

  • Anonyme
    Posted at 17:13h, 02 novembre Répondre

    Vous déformez quelque peux mes propos (ex: « Pourquoi une colère explosive ne pourrait se retrouver sur Floraisons ? » alors que mon propos est « ça m’étonne fortement que ce poème soit sur floraison »)
    D’autre part, je n’ai nulle besoin de me justifier pour quoi que ce soit ni en vers qui que ce soit.
    De plus, le fait de me poser ces question au lieux d’argumenter votre avis contraire relève de la rhétorique fallacieuse comme méthode d’argumentation, si vous n’êtes pas d’accord, c’est à vous d’argumenter vos propos et pas aux autres de le faire à votre place.
    Néanmoins, malgré le fais que je me suis sentit attaqué dans mon integrité moral cité un peu plus haut, je serais content si vous voulez discuter avec moi de cet avis (qui ne tient qu’à moi).

  • Lilith
    Posted at 12:32h, 15 novembre Répondre

    A toi ma soeur qui a écrit ce texte, ignorons les rageux pétulants, tu es merveilleuse.

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