RSA, la farce du contrat d’engagement

Dans le cadre de son contrat d’engagement, un bénéficiaire du Revenu de Solidarité Active raconte ses entretiens de contrôle.

 

“Vous êtes convoqué.”

 

Les agents de la bureaucratie rédigent des rapports sur notre activité, j’en écris sur la leur. On m’a appelé la veille de mon anniversaire, par surprise « Bonjour c’est pour votre contrat d’engagement RSA, je vous propose demain matin » Hein ? Quoi ? J’étais pas au courant et déjà non, demain c’est mon anniversaire y’a pas moyen. Je négocie le rendez-vous à trois jours plus tard, le temps de lire la loi. Je reçois une convocation par mail :

Madame, Monsieur, vous êtes actuellement bénéficiaire du RSA. (…) Notre association a été désignée comme référent RSA socioprofessionnel pour assurer la mise en place et le suivi de votre contrat d’engagement. Merci d’apporter lors de ce premier entretien (…) tout document que vous jugez utile.

Quand on reçoit un courrier si charmant, la politesse oblige à répondre :

Madame. J’ai bien reçu la convocation à mon enquête personnelle dans le cadre de la surveillance moderne des pauvres. Je serai bien évidemment présent jeudi matin en possession de mes documents en règle, pour la mise en place de mon propre dispositif de contrôle interactif. Je ne voudrais pas prendre le risque de « perdre mes droits », c’est fatal quand on en a si peu. Je vous remercie de me rappeler que rien n’est jamais acquis.

Les premier rendez-vous avec la police RSA se passent plutôt bien. Avec ma contrôleuse on a parlé de son job de mettre les pauvres en compétition entre eux et elles, de la naissance des premiers États… Au deuxième rendez-vous, je lui ai offert Libérons-nous du travail. Elle est « sympa », tout en gardant à l’esprit qu’une discussion avec quelqu’un qui a le couteau sous votre gorge est une drôle de situation, peu propice à la camaraderie. 

_ Est-ce que vous allez retourner à l’emploi ? 

_ Est-ce que vous allez me couper les vivres ? 

_ Laissons ce contrat de côté, est-ce que vous cherchez à sortir du RSA ?

_ Oui officiellement comme tout le monde 

_ Non mais franchement ?

_ Si je vous dis que 200 espèces sont détruites chaque jour par notre système, et que mes compétences se résument à en faire la propagande. Et si je vous dis que j’aurais pu ne pas me retrouver au RSA en acceptant l’offre d’une multinationale du luxe de faire sa pub, mais que j’ai refusé, est-ce que vous trouvez moral de me demander de sortir du RSA et moi d’accepter de servir de caution à un système mortifère ? 

_ Mais peut être qu’il y a des boulots en accord avec vos valeurs ? 

_ Je travaille tous les jours ! Mais je ne vends pas ce travail, là est votre problème. Vous ne voulez pas que je sois actif, je suis déjà très actif. Vous voulez avant tout que j’aille vendre mon travail et me faire exploiter, peu importe la nature écocide ou immorale de cette activité.

_ Mais la société vous donne du RSA, c’est normal qu’elle exige quelque chose en échange. 

_ Quoi vous êtes en train de dire que je suis inutile ? 

_ Non mais faut bien une contrepartie 

_ Alors déjà le RSA trouve sa source dans l’exploitation, qui est le problème fondamental, est-ce que vous demandez une contrepartie aux patrons et banquiers pour l’exploitation ? Et ensuite ce RSA ça nous sert tout juste à garder la tête hors de l’eau et encore… il permet de maintenir en vie la main d’œuvre de réserve, et toutes les “aides” partent dans le loyer, ou dans la consommation dont les entreprises ont besoin. Et on ne peut pas vivre sans consommer, mais je vais vous dire, si demain les régions coupent tous les RSA, qu’est-ce qui va se passer ? 

_ …

_ On va toutes et tous se mettre au boulot comme par magie ? Ben non. On va arrêter de payer les loyers et on ira chercher la nourriture là où elle est, c’est-à-dire dans les magasins. Le RSA est un outil de pacification sociale. Alors oui, vous pouvez agiter individuellement cette menace devant chaque pauvre, de leur couper les aides pour faire pression, mais vous ne pourrez pas arrêter le dispositif RSA pour tout le monde, ou bien c’est l’insurrection demain matin.

Malheureusement, la paperasse refait souvent surface. Et quand elle me dit « Bon ok mais voyons voir si vous ne pouvez pas développer votre activité » je dis « Ola vous voulez plus discuter ? Je crois qu’on n’a plus rien à se dire pour aujourd’hui il est l’heure que je rentre chez moi. À bientôt, et bonne lecture». 

Les entretiens sont une alternance entre le petit jeu de remplir le contrat et des moments précieux de discussions, parfois intenses comme quand je lui ai dit « Mais j’ai pas besoin de vacances puisque ma vie a un sens ». Elle-même doit remplir de la paperasse car elle se fait contrôler. Et quand il s’agit des budgets européens, la bureaucratie est infernale. Le premier jour je lui ai dit droit dans les yeux : 

_ N’oubliez pas une chose : tout le monde déteste le travail.

_ Non pas moi.

_ Ah bon vous aimez vous faire contrôler par la bureaucratie européenne et passer plus de temps à remplir des formulaires que d’aider les gens ? 

_ Ben non.

_ Eh ben voilà.

_ Je vois… Discuter avec vous c’est des petits moments de fraîcheurs parce que par exemple le monsieur d’avant sa situation est terrible. 

_ Mais justement ! Moi je m’en sors encore mieux que d’autres et c’est ça le problème, c’est pour les personnes comme ce Monsieur qu’il faut mettre fin au système !

_ Mais comment vous voulez mettre fin au système ? 

_ Eh bien déjà en vous parlant pour vous faire réfléchir à ça.

_ C’est tout ? 

_ On n’est pas assez amis pour que je vous raconte.

_ Non mais j’ai besoin de savoir si vous allez vraiment chercher un emploi pour savoir à quoi m’attendre avec vous. 

Je montre alors le contrat d’engagement, et pointe du doigt la page Sanction. Un schéma en cascade en présente la situation suivante : 

  • ABSENCE OU NON RESPECT DU CONTRAT

  • SANCTION

  • EXAMEN EN INSTANCE DE MEDIATION

  • RÉDUCTION PUIS SUSPENSION

  • RADIATION DU RSA

 

  1. Absence ou non respect du contrat
  2. Sanction
  3. Examen en instance de médiation
  4. Réduction puis suspension
  5. Radiation du RSA

 

Ce à quoi je m’empresse de répondre, avec enthousiasme “Ah ben oui évidemment que je fais tout mon possible !”

Je lui ai dit que j’en avais signé beaucoup des contrats, mais pas des comme celui-là. Où est la réciprocité ? A quoi s’engage l’autre partie ? À créer des emplois ? Mêmes les patrons ne peuvent pas créer plus d’emplois, même quand ils le promettent. Le CICE nous coûte déjà 100 milliards d’euros, et la promesse des 1 millions d’emplois créés n’a pas été tenue. Où sont toutes les policières RSA pour contrôler l’utilisation réelle de ce crédit d’impôt ?Donc moi je m’engage par ce contrat, mais pas l’autre partie ? Ou bien l’autre partie s’engage seulement à respecter mes droits ? Quelle blague ! Et si je fais défaut ou que je refuse, on me coupe les vivres. Dans un autre contexte, on pourrait appeler ce genre de contrat signé, couteau sous la gorge, extorsion. 

Heureusement, j’ai lu la loi avant d’aller au rendez-vous. Ils peuvent effectivement couper le RSA si on ne va pas aux rendez-vous et qu’on ne signe pas ou ne respecte pas son contrat. Par contre la loi ne dit rien quant au contenu du contrat. On n’est pas obligé de s’engager à quoi que ce soit de concret.Par contre, les gens qui ignorent la loi, humilié·e·s dans le petit bureau, peuvent signer n’importe quoi en ayant peur. Et c’est sur cet engagement signé qu’on justifiera ensuite de leur suspendre les prestations.

Si vous êtes dans la même situation, ne paniquez pas : Allez aux rendez-vous, signez pour faire acte de présence, mais ne vous engagez à rien de concret. Préparez une liste d’activités fantoches qui ne vous engagent pas réellement. Certaines personnes non informées s’engagent parfois à faire du bénévolat et se retrouvent contraintes dans cette situation de misère.Évidemment la police sociale RSA, c’est comme la vraie police, ils ne vous rappellent pas vos droits avant que vous preniez une décision qui engage votre liberté. Ils jouent sur l’ambiguïté, l’ignorance, le stress… Et de vous même vous dépassez le droit et participez activement à votre propre répression. Est-ce un abus de pouvoir ? Non car ce pouvoir-là est déjà un abus en soi.

Quelques chiffres à garder en tête pour se rappeler que tout ceci n’est qu’une farce, quand ils vous mettent la pression :

  • Coût du RSA ? Entre 8 et 10 milliards et c’est un droit
  • Coût de la fraude au RSA ? 153 millions et il y a de plus en plus de contrôles (35 millions en 2016). 0,36% des prestataires seulement fraudent, pour environ 30% de non-recours.
  • Coût de la fraude fiscale ? Au minimum 100 milliards, soit 650 fois plus que la fraude sociale. Il est de plus en plus facile de frauder le fisc et les contrôles d’examen de la situation fiscale personnelle se font de plus en plus rares (3613 en 2017)

Je pense que ma contrôleuse fait ce job pour nourrir ses enfants et aussi parce qu’elle croit qu’elle aide. J’essaye de lui montrer qu’elle n’aide pas mais qu’elle aiderait mieux ailleurs.Elle a ses petites victoires personnelles : des gens qu’elle contrôle et qui « retournent à l’emploi ». J’ai un peu cassé son rêve en lui disant que si tous les chômeurs acceptaient tous les jobs dispo (moins bien payés, loin, inconnus) il resterait 90% de chômeurs… Et on parle même pas des gens au RSA comme moi. Et aussi que 14000 personnes meurent en France chaque année directement à cause du chômage. Elle est complice d’un crime massif en nous mettant la pression et en nous humiliant. 

« Madame, cette société est criminelle. Elles sont où les cérémonies pour les travailleurs et travailleuses morts au chômage ? Ils et elles sont invisibles » 

Elle a pris une minute pour googler l’info quand je lui ai dit le nombre de décès. On a fait une petite pause. N’hésitez pas à énoncer ce chiffre à vos prochains rendez-vous, ça situe bien le contexte.

Ma policière sociale m’a remercié pour le livre offert, qu’elle a parcouru. Aujourd’hui, troisième rendez-vous, je n’ai eu aucune remarque désobligeante ou psychologisante sur ma prétendue « distance à l’emploi » ou contrepartie à fournir en échange du RSA. Absolument aucune. Ambiance détendue, propice à la plaisanterie. J’en ai donc profité pour approfondir le contexte dans lequel se passent nos entretiens.On a bien validé le fait que le capitalisme est une horreur historiquement située, et qu’il faut abolir le travail comme jadis on a aboli l’esclavage. On a validé aussi le fait que l’économie se débarrassant peu à peu des humains, il nous faut nous débarrasser d’elle en premier. On a parlé profit, valeur ajoutée, exploitation, surtravail, aliénation, division du travail, mondialisation, etc… quelque part entre l’abrégé du Capital et cet article. Bien sûr on ne peut que survoler, l’entretien est court. On a dit que les camps de travail nationaux capitalistes utilisent aussi d’autres méthode que le contrôle RSA pour mater la main d’œuvre, comme filer des bateaux à la Libye pour contenir ses esclaves. Que la violence est si omniprésente que nos habits sont fabriqués dans des maisons de torture.

Elle a dit que l’abolition du travail effraie, que les gens n’aiment pas le système mais ont peur de se lancer dans l’inconnu. J’ai dit qu’il y avait des exemples pour s’inspirer et que ça peut ressembler à de la gratuité étendue et organisation locale et soutenable des besoins.Elle a dit que je devrais diffuser des idées à ce sujet et éduquer car les gens sont endoctrinés par le système capitaliste depuis l’enfance, et que même si cette vie n’a pas beaucoup de sens, c’est le seul auquel se raccrocher pour l’instant. Oui bon, on avait fait le même constat de notre côté mais c’est bien de le rappeler.

Et puis voilà je pensais que la conversation allait se finir ici et que de toutes façons c’était trop tôt pour parler résistance. Mais elle m’en a donné l’occasion car le pauvre controlé suivant était absent. Je suis donc resté un peu plus longtemps ce matin. Elle m’a dit que les personnes contrôlées étaient en situation de souffrance (ah bon vraiment ?). Oui, j’ai dit, on souffre au travail et puis on souffre ensuite de ne plus en avoir, c’est toute la bêtise de ce système… Elle est choquée par la souffrance sociale, ça se voit. Elle est touchée par ces drames et elle veut vraiment faire quelque chose de plus personnel. Elle aime organiser des petits événements culturels ou des sorties, musée ou théâtre, pour « créer des occasions de reprendre confiance en soi ». Ce à quoi j’ai répondu :

_ Ok super, mais vous n’allez pas créer des emplois pour autant…

_ Non je ne vais pas créer des emplois, c’est vrai, mais les gens souffrent et ça peut leur permettre de sortir de leur isolement.

_ Oui mais leur souffrance (et les 14000 mort·e·s par an) provient en partie de la pression que vous leur foutez avec des contrôles RSA.

_ Justement, j’aimerais leur montrer qu’on ne fait pas que ça dans notre structure, qu’il peut y avoir d’autres moments, des opportunités de relever la tête, même si ça ne va pas forcément vers l’emploi. 

Je lui ai dit que c’était bien de mettre à disposition des spectacles gratuits pour les plus précaires, mais qu’elle avait beau enrober les contrôles sociaux (le bras gauche de l’État), ils n’en restent pas moins des contrôles. Cette souffrance qu’elle veut atténuer, elle la fabrique en partie.

Par contre… là où elle peut radicalement empêcher cette souffrance, à sa racine, c’est en profitant de sa position au sein de la bureaucratie. Pas seulement pour proposer des spectacles gratuits. Si elle a le pouvoir de radier les gens et de foutre la pression, elle a aussi le pouvoir d’être un grain de sable dans cette mécanique de répression, et d’alléger les souffrances des personnes tout simplement en mal faisant son travail.

1 Comment
  • Alexis A
    Posted at 15:04h, 01 octobre Répondre

    Dans quel monde on nous fait vivre … Révolution !!!
    Peut on partager un article de se site?

Écrire un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.