Comment (ne pas) saboter un pipeline selon les bougistes

Comment (ne pas) saboter un pipeline selon les bougistes

Total, fleuron français de l’industrie des énergies fossiles, projette de construire un pipeline en Afrique de l’est. Un gros projet bien moche comme la civilisation industrielle en produit tant. L’horreur en question a forcé le déplacement de 100 000 personnes, traversera des parcs naturels, des zones protégées et vulnérables, ainsi que le Lac Victoria (le plus grand d’Afrique) dont dépendent 40 millions de personnes, et va permettre l’extraction d’un beau paquet d’hydrocarbures alors que la planète se réchauffe toujours plus. Sans parler du fait qu’elle va pouvoir alimenter un désastre en soi, la civilisation, une machine qui détruit et continuera de détruire bien plus que le climat, peu importe l’énergie utilisée (fossile, « renouvelable », nucléaire, etc…).

Pour compléter le tableau, Total connaissait les conséquences de ses activités (le réchauffement climatique) depuis 1971 et a organisé toute une campagne de lobbying pour semer le doute sur le phénomène. Et évidemment, comme toute entreprise capitaliste, elle a enrichi des bourgeois, produisant cette richesse grâce au saccage de la nature et à l’asservissement des êtres humains. Bref Total ce n’est pas un partenaire ou un acteur économique comme un autre, ses dirigeants sont des criminels, des types dangereux. Les ennemis de toutes celles et ceux qui luttent pour la nature et la liberté.

Et face à ce constat, à cet ennemi, que font les écologistes disposant d’un véritable impact médiatique ? Ils organisent un spectacle devant le siège social de Total. Danse, costumes, prise de parole… et un appel au boycott en vidéo. Ils interpellent les politiques, et les dirigeants de Total en leur demandant de stopper le projet. Face à la destruction de la nature à large échelle, à l’exploitation et à l’exode forcé des êtres-humains ; la réponse consciencieusement organisée et déployée par les écologistes médiatiques consiste à danser pour supplier le pouvoir d’arrêter d’organiser la destruction généralisée de la nature et l’asservissement des humains.

Ce faisant ils acceptent la prémisse que ce pouvoir est légitime. Ce qu’il n’est pas, bien évidemment. Le régime ploutocratique contrôlant la production (c’est le fonctionnement normal d’une entreprise) et l’aristocratie élective à la tête de l’État (ce que beaucoup nomment à tort “démocratie”) sont des aberrations pour quiconque se revendique de la démocratie et attache de l’importance au sens des mots. Non seulement ces écologistes adoptent une posture de soumission face à nos ennemis, nos oppresseurs, mais en plus ils sont inefficaces. C’est à dire que leur action a une effet très faible en comparaison de la force de mobilisation dont ils et elles disposent. A-t-on parlé du sujet plus de quelques minutes dans les médias de masse ? L’action de Total a-t-elle perdue de la valeur ? L’entreprise s’est elle vue empêcher dans ses projets ? Non.

Les observateurs les plus critiques pourraient même aller jusqu’à dire que ce type d’action a l’effet inverse à celui recherché. En captant la colère (légitime) et l’énergie des militants et en les dirigeant vers des stratégies inefficaces, elles dilapident des ressources précieuses : le temps, l’énergie et la rage de personnes déterminées et de bonne volonté. Pire, elles peuvent donner l’impression que les choses “avancent” – puisqu’il se passe quelque chose – et donner bonne conscience aux militants qui seront apaisés et fières de faire leur part, de se bouger. Ce type de pseudo-résistance entretient donc notre impuissance collective. Le bougisme (c’est le nom qu’on donnera à cette mouvance) est une impasse.

Et pour ce qui est du boycott, c’est une stratégie d’omission qui peut avoir sa place dans certains contextes, mais face à une telle industrie disposant d’un monopole radicale et de moyens de marketing et lobbying colossaux c’est assez dérisoire. Le boycott permet de “faire sa part”, d’avoir les mains propres, ou plutôt un peu moins sales. Mais il n’empêche pas concrètement l’écocide actuel. Nous ne pouvons nous contenter d’une simple défection face à un des plus grands projet industriels du moment. On ne sortira pas de la société marchande capitaliste en diversifiant le catalogue des produits vendus ; simplement en consommant autrement, en faisant la promotion d’une consommation de masse dite “verte”. Il faut activement s’employer au démantèlement du technosystème industriel.

Voilà déjà qu’arrivent les premiers commentaires désapprobateurs : « Oui mais comment on peut reprocher à des gens de faire quelque chose plutôt que rien ?! Vous faites quoi vous d’abord ? » On peut déjà éliminer la deuxième question, ce que nous faisons ou ne faisons pas ne change rien à la présente critique. Et pour la première, comme expliqué plus haut, nous reprochons aux bougistes de gaspiller notre temps et notre énergie, de semer la confusion sur le pouvoir, la politique et les stratégies de lutte, bref de saboter le combat pour la nature et la liberté plutôt que les projets de Total.

Les bougistes indiquent sur leur site « Si nous nous soucions des animaux et de la préservation de la biodiversité qui nous reste, nous devons faire tout ce qui est possible pour arrêter l’oléoduc East African Crude Oil Pipeline. » Comprendre : danser devant la tour de verre, d’acier et de béton dont les occupants s’emploient à dégager un maximum de profit du saccage et du pillage de la nature, et demander gentiment à ces messieurs (parce que comme dans tous les lieux de pouvoir on y trouvera majoritairement des hommes) de ne pas faire ce que l’entièreté de leur culture, leur éducation et leur position sociale leur commande de faire. Ils et elles implorent la machine industrielle et étatique – dont la fonction est d’asservir, détruire, exploiter – de nous sauver. Voilà « tout ce qui est possible » selon les bougistes.

 

Follow the money

Qui est derrière l’alliance StopEACOP et quels sont leurs intérêts ? On retrouve quelques acteurs habituels du philantrocapitalisme : 350.org (budget 25 millions $/an), Inclusive Development International (budget 1,4 millions $/an), BankTrack (budget 671 000 €/an), Reclaim Finance (lobby de la “finance verte”), Both ENDS (budget 5,3 millions €/an), etc.

Il n’est alors pas étonnant que le champ des possibles des militants soit aussi restreint quand leurs “actions” sont soutenues et co-organisées par des organisations comme 350.org, porte voix du développement et des “industries vertes” (un oxymore), financée directement et indirectement par de nombreux milliardaires et multinationales comme les Rockefeller, les Gates, Buffet ou HP (informatique), Ford, Ikea, la Sillicon Valley et l’industrie pharmaceutique.

 

Sur le site de l’alliance StopEACOP on peut lire ce genre d’absurdités : « Les industries durables comme l’énergie renouvelable et les transports électriques », comme si les énergies renouvelable et les véhicules électriques avaient quoi que ce soit de durable, alors qu’ils sont basés sur l’exploitation de ressources finies dont l’extraction cause bon nombres de ravages, dont un certain nombre en Afrique. On peut également y lire que ce développement permettra à « un fabricant de véhicules appartenant à l’État, d’employer 14 000 Ougandais pour produire 5 000 bus électriques et autres véhicules par an. Les voitures devenant plus abordables, la demande pour des véhicules électriques ne cessera d’augmenter. ». Voilà le projet de ces prétendus écologistes, la (néo)-colonialisation du contient Africain par son intégration au marché et la transformation des peuples en consommateurs. Tout un programme.

Une image produite par les « activistes climat » : leur main tendue en train de se noyer démontre bien qu’ils se conçoivent eux-mêmes comme impuissants et passifs. Plongés dans une totale dépossession, ils espèrent inspirer la pitié et être sauvés par les puissants, plutôt que de leur arracher un peu d’autonomie.

Afin de ne pas avoir à dépolluer le Lac Victoria d’ici quelques années, il serait préférable de dépolluer l’écologie politique des bougistes et autres semeurs de confusion dès maintenant. Les bougistes bougent en espérant qu’une puissance supérieure les sauve. Mais personne ne nous sauvera. Nous ne pouvons compter que sur nous mêmes et agir directement. Il s’agit d’opposer une résistance à la hauteur des enjeux et de penser stratégiquement la lutte. Faire tout ce qui est possible pour arrêter les projets écocidaires ne se résume pas à danser et demander poliment. À moins que nous ne manquions d’imagination, de connaissances, de courage ou que nous ne souhaitions pas réellement entraver la marche du monde civilisé.

— A. B.

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