Un message pour EnjoyPhoenix

 

Une conscience écologiste louable, mais un discours critiquable et des rapprochements récents très problématiques.

 

Cela fait maintenant quelques temps que la youtubeuse Marie Lopez —alias Enjoyphoenix— développe une certaine conscience écologiste, ce qui est à saluer pour une personne aussi influente qui évolue dans des milieux particulièrement consuméristes. En témoigne sa vidéo sur les marques, son implication dans la campagne #onestpret de 2018 et ses interventions dans la série Greenweb. Pour autant, certains points de son discours sont critiquables, et récemment, Marie a fait une vidéo « Une journée avec » … Brune Poirson, secrétaire d’état au ministère de la « transition écologique et solidaire ».

L’objet de ce texte n’est en aucun cas de déclencher une vague de haine à son encontre, mais plutôt d’analyser certains points contestables de son discours selon nous et permettre de nouvelles pistes de réflexion sur le sujet de l’urgence écologique. Marie se porte elle-même volontaire pour faire la promotion des actions du gouvernement mais cela a de nombreuses conséquence notamment au regard du désastre socioécologique en cours. Le gouvernement n’est pas la solution, encore moins un allié. Un autre texte sortira pour tenter de mettre en garde sur les récupérations politiques dont le gouvernement est capable. La critique de son discours se base essentiellement sur la vidéo d’Écosia « Un message de Marie Lopez alias EnjoyPhoenix »

 

Les écogestes sont une impasse

Pour commencer, un problème typique de l’écologisme mainstream est de mettre autant en avant les gestes individuels — à la limite de la sacralisation— alors même que l’écocide en cours est dû quasiment exclusivement aux industriels, oligarques, multimilliardaires, qui font fortune sur des destructions écologiques et exploitations sociales (une vidéo très intéressante là dessus, « Oubliez les douches courtes » :  De plus, les médias marchands, la sphère culturelle, l’enseignement, perpétuent la culture du consumérisme, du productivisme, de l’extractivisme, de la domination des êtres humains sur la biosphère et camouflent les conséquences socioécologiques de la civilisation industrielle. Certes, les gestes individuels peuvent servir de premier pas pour remettre en question cette culture mortifère, à condition de changer d’échelle et d’envisager de nouvelles façons de vivre, notre rapport au monde et au vivant.

Cependant, les « écogestes » proposés ne sont pas toujours faisables par tout le monde car ils dépendent d’un niveau de vie suffisamment aisé des personnes censées agir. En fait, ce qu’on appelle les « gestes éco-citoyens » perpétuent souvent une écologie blanche et bourgeoise, au détriment d’autres cultures écologiques (écologie radicale, écologie populaire, écologie décoloniale, …) À cela s’ajoute le fait que si notre pouvoir d’action ne se limite qu’à notre consommation, les industriels ont déjà gagné, comme le suggérait un article de Mrmondialisation. Les industriels s’adaptent entre autre en récupérant des pseudo avancées comme le bio — qui n’empêche pas un mode d’agriculture industriel, mécanique, avec du labour qui détruit la vie des sols. Ils déguisent ainsi sous de jolis labels la destruction et l’exploitation nécessaires à la production de leur marchandise.

Se concentrer sur les choix de consommation en revient à chercher le moins pire sans remettre en question l’essentiel. Faut-il mieux consommer les produits conventionnels en vrac ou les produits bio suremballés dans les supermarchés ? Cherchez l’erreur. On ne peut donc pas se contenter de dire qu’il faut juste mieux consommer, sans se pencher sur la question de créer des circuits courts, développer la vente directe, la permaculture appliquée à la culture de la terre, permettre l’autonomie alimentaire locale, bref, s’émanciper des règles des industriels, plutôt que de continuer de jouer leur jeu en cherchant le moindre mal.

 

La civilisation industrielle n’est pas réformable

Cela étant dit, Marie Lopez reconnaît que les petits gestes ne suffisent plus —ils n’ont jamais suffit au passage— et parle du fait que les dirigeants politiques doivent « comprendre l’urgence de la situation et agir en conséquence ». Elle vient de réaliser une vidéo avec une membre du gouvernement, les dirigeant·es auraient-ils donc compris l’urgence ? Problème, les dirigeant·es ont parfaitement conscience de la situation, comme le montre la vidéo « De Rugy répond sur l’effondrement » de la chaîne Partager c’est sympa et les interventions d’Édouard Philippe parlant de « l’effondrement ». Pour autant, les responsables politiques pensent que ce système peut s’adapter pour « produire de la croissance économique et consommer plus proprement », ce qu’on appelle couramment du greenwashing. Ce discours mène beaucoup de monde en bateau car il raconte que tout va s’arranger en faisant des promesses.

Mais ce système, la civilisation industrielle, ne peut pas être propre. Il nécessite des quantités astronomiques d’énergie et de ressources qui impliquent des destructions écologiques gigantesques et des exploitations sociales, des pillages, du colonialisme etc… Il ne peut s’adapter avec des pseudo énergies renouvelables qui demandent des métaux, parfois rares, dont l’extraction est très polluante —l’extraction de terres rares détruit la santé des populations locales chinoises et d’ailleurs—, en plus du fait que le stockage sur batterie, nécessaire pour les énergies de flux comme l’éolien et le photovoltaïque, émet du CO2 et pose problème pour le traitement des batteries une fois inutilisables. Ce système doit être détruit pour la survie du vivant sur Terre, tout en contribuant à faire émerger des sociétés plus justes, autonomes, résilientes, à une échelle soutenable et en coévolution avec la biosphère, en la régénérant plutôt qu’en l’exploitant.

Des esquisses émergent déjà pour la production de nourriture avec la permaculture appliquée au maraîchage, les jardins forêts, pour la construction en utilisant le bois, la terre et la paille, et d’autres peuvent être trouvées en s’inspirant par exemple de cultures plus résilientes comme on peut en trouver chez des peuples autochtones. Mais tant que les mécanismes structurels à l’œuvre dans la domination et l’exploitation du vivant ne seront pas dépassés (dictature de l’économie, patriarcat, racisme, colonialisme, spécisme, etc.), les « alternatives » resteront des pistes sans avenir face au système prédateur.

Sur le fait que les grandes entreprises doivent prendre leurs responsabilités, elles ne le feront pas. Elles ont participé depuis longtemps au désastre socioécologique dans leur intérêt, sans le moindre remord, et continueront quoi qu’il en coûte si on ne les arrête pas nous-mêmes. On le voit bien avec les stratégies des lobbys comme Business Europe (lobby des multinationales européennes) pour contourner politiquement les maigres objectifs écologiques européens, ou encore le fait qu’ExxonMobil (n°2 de l’industrie du pétrole et du gaz) ait commandé une étude dans les années 70 sur le changement climatique avant de l’enterrer en voyant que l’utilisation des énergies fossiles était responsable de la catastrophe. Mais l’entreprise ne s’est pas arrêtée là, elle a ensuite financée, avec des centaines de millions d’euros, des campagnes pour semer le doute sur la véracité du changement climatique, tout en surélevant ses plateformes puisqu’elle savait que le niveau des océans allait monter (voir la vidéo de Partager c’est Sympa sur l’effondrement et la résistance d’où est tirée cette information). Le poids économique des grandes entreprises les rend plus puissantes que les états et elles peuvent tout simplement les attaquer si ces derniers leur mettent trop de bâtons dans les roues, ou menacer de créer des conséquences désastreuses pour des économies locales ou nationales par un claquement de doigts avec des délocalisations. L’opposition de rigueur entre les industriels et les gouvernements apparaît de plus en plus pour ce qu’elle est réellement : une vaste supercherie. État et Capital sont les deux faces d’une même pièce à l’ère de la marchandisation accélérée du monde.

 

Les marches inoffensives ne mènent nulle part

Après avoir proposé de se renseigner sur les initiatives qui se développent — ce qui est un très bon conseil de sa part, à condition qu’elles tiennent la route (permaculture nourricière, éco-construction, expérimentation de l’autogestion et l’autonomie dans des écovillages, zad, reforestation etc…)— Marie Lopez nous parle des fameuses « marches climat ». Ces marches qui rassemblent des milliers de personnes dans une ambiance festive, avec l’idée « qu’ensemble on est encore plus forts ». Alors, impressionnées, peut-être même émues par la mobilisation, les élites réaliseront que les gens veulent vraiment « faire avancer les choses ». Le président Macron a même confié dans une séquence très touchante : »le mouvement de la jeunesse pendant plusieurs semaines, plusieurs mois et qui continue, moi m’a fait réfléchir. J’avais des convictions, j’ai changé d’ailleurs ces derniers mois, très profondément ».

Problème, ces marches rassemblent beaucoup de monde mais aucun rapport de force n’a été créé, il n’y a donc aucune véritable réaction du gouvernement. Au contraire, le mouvement des gilets jaunes a su instaurer un rapport de force beaucoup plus puissant que celui des marches climat avec beaucoup moins de monde, malgré la répression inouïe. Penser que de simples marches dans des lieux qui ne dérangent absolument pas le pouvoir pourront faire bouger les élites est malheureusement profondément naïf. On le voit bien avec les gilets jaunes, lorsque l’on dérange vraiment, la répression devient automatique, même contre des personnes pacifiques. Être pacifique ne protège pas de la répression, c’est le fait de ne pas déranger qui le permet. Autrement dit, pour réellement entraver ce système destructeur, il y aura forcément besoin de conflit. Nous devrions donc nous préparer à la répression qui nous attendra quand nous dérangerons réellement le pouvoir, et dont il faudra se défendre légitimement.

Les manifestations peuvent être des moments pour se rassembler, mais s’obstiner dans des marches exclusivement pacifiques et « bon enfant » ne fera rien pour instaurer un rapport de force, voilà pourquoi il peut être plus intéressant de parler également des actions de blocage, sabotage, des zad qui protègent des terres et permettent d’expérimenter d’autres modes de vies, et qui subissent déjà une répression inouïe au moment des évacuations. Ce fut le cas notamment à Notre-Dame-des-Landes avec des tirs tendus de grenades lacrymogènes (ce qui est pourtant illégal), des grenades de désencerclement ayant entraîné des centaines de blessures, des grenades explosives GLI-F4, lancées sans aucune conscience, dont l’une a arraché une main, du harcèlement psychologique avec l’éclairage nocturne et les nuisances sonores d’un hélicoptère, de l’utilisation de blindés etc … Présenter les marches climat pacifiques comme l’action ultime de mobilisation est une erreur au vu de l’urgence actuelle et de l’impact très superficiel de cette tactique.

 

La compensation carbone fait partie du problème

Enfin, dans une de ses vidéos concernant l’avion, Marie Lopez nous parle de la « compensation écologique ». Elle explique qu’elle « compense » ses émissions de gaz à effet de serre, et qu’elle s’acquitte ainsi de son devoir grâce à des dons. Il s’agit là d’un phénomène typique du capitalisme vert : les « banques de compensation » imaginées par des industriels pour redorer leur image et « compenser » les destructions écologiques de leurs activités (vidéo de data gueule très intéressante sur ce sujet). On ne fera jamais trop pour la biosphère à l’heure actuelle, inutile de vouloir se donner bonne conscience en « compensant » ses émissions, le tout est de les réduire le plus possible et dans le cas de l’avion, limiter au strict minimum les vols voire les arrêter.

Et tant mieux pour les dons qui peuvent servir à développer des initiatives contribuant à la protection ou la régénération des écosystèmes, mais inutile de se cantonner à une idée de compensation, autant donner selon ses moyens et ses choix pour ces initiatives. En revanche, si certaines choses pourront être réparées une fois la machine débranchées, d’autres sont perdues à tout jamais. Les 200 espèces exterminées chaque jour ne seront jamais réparées, la compensation est une insulte qui leur est faite.
En fait, chercher à s’absoudre « je nuis de cette façon donc je paye une pseudo-compensation à hauteur de mes nuisances », c’est perpétuer la culture actuellement responsable de la destruction de la biosphère. C’est la même logique capitaliste qui est toujours à l’œuvre, une façon de donner une valeur marchande à la biosphère, la considérer comme une ressource à disposition pour pouvoir mieux l’exploiter et la traiter comme un bien de consommation.

Oui, pour une certaine classe privilégiée et habituée à voyager en prenant l’avion, cela peu paraître difficile mais à terme les vols en avion ne seront très certainement plus possibles ou réservés à une élite toujours plus minoritaire jusqu’à leur disparation avec l’effondrement de la civilisation industrielle qui vient. Il faut l’avoir en tête et l’accepter. Pour les personnes qui ont pris l’habitude de se déplacer à l’autre bout du monde pour quelques jours seulement, un monde sans avion est difficilement imaginable. Elles ont beau essayer sincèrement de « voyager de manière plus consciente », elles ont forcément tendance à idéaliser la société. Pour elles, l’idée même que la civilisation industrielle ne soit pas soutenable est quelque chose d’impensable. Réaliser ce vers quoi cette société nous dirige, ce vers quoi elle nous a déjà dirigé et ses multiples conséquences, peut créer un choc psychologique brutal, induire des dépressions (c’est un des effets pervers de la collapsologie et c’est pour cela que nous sommes critiques avec ce courant de pensée). Mais la confrontation avec la réalité est nécessaire si on veut se battre et savoir pourquoi on se bat. Pour nous, c’est la civilisation industrielle elle-même qui constitue le problème, pas sa fragilité relative. Ses structures et ses valeurs doivent être démantelées le plus vite possible et par tous les moyens nécessaires. De multiples scénarios s’offrent encore à nous, la victoire est possible, mais pour cela nous avons sérieusement besoin d’une résistance organisée.

Que Marie Lopez fasse des critiques apparemment assez révoltantes sur le mouvement des gilets jaunes ou qu’elle ait récemment choisi de faire la promotion du gouvernement, tout cela freine naturellement l’envie de vouloir échanger avec elle. Toutefois ce texte critique se veut constructif et bienveillant et nous espérons qu’il lui apportera des éléments, ainsi qu’aux personnes se retrouvant dans ses prises de position sur l’écologie, permettant d’envisager de nouvelles réflexions dans la prise de conscience du désastre socioécologique. En attendant, il est assez démoralisant de voir qu’une personne très influente (notamment chez les jeunes), qui commençait à prendre conscience de l’urgence écologique, soit en train d’être complètement récupérée de cette façon. Un autre texte sortira sur l’entretien entre Brune Poirson et Marie pour déconstruire la propagande étatiste diffusée dans cette vidéo.

2 Comments
  • Marjanepire
    Posted at 18:45h, 28 février Répondre

    Merci

  • Clem
    Posted at 12:14h, 01 mars Répondre

    Vous donnez l’impression de vouloir revisiter l’écologie au regard de vos combats en y important leurs limites. Par exemple en vous plaçant sous l’angle du dominant/dominé (hors rapport dominant/dominé économique qui me paraît judicieux dans le cas de l’écologie). Par exemple, en opposant une écologie blanche à une écologie radicale/populaire (qui n’est pas blanche donc ? si, en grande partie). Le capitalisme est avant tout un système de domination financier, même si d’autres modes de domination minoritaires existent. Il existe des femmes, des personnes non blanches etc. dominantes. Pour moi cela n’a pas de sens de systématiser la domination sous des angles non économique.
    De la même façon vous critiquez les marches sous prétexte qu’aucun rapport de force n’y aurait été créé… Le rapport de force créé par les gilets jaunes a permis quoi sincèrement ? Pas beaucoup plus que les marches climats, mais peut-être est-ce plus diffus donc vous ne le réalisez pas (échange de connaissances, acculturation avec le problème d’une part plus grande de la société…). Le rapport de force n’est pas plus garant d’un changement que le pacifisme, les changements amenés sont justes différents.
    Pour moi, même si Marie n’est pas la porte-parole dont vous rêviez son geste reste plus utile qu’une énième vidéo de promotion consumériste. Pas sûr qu’on soit en droit d’attendre autre chose. Sa vidéo fera probablement plus que votre article, n’est-ce pas suffisant ? On peut toujours demander plus à celui que l’on perçoit comme étant dans l’erreur, mais de quel droit ? Il y a un postulat moral derrière cette approche qui me déplait. Un noir peut être raciste, un arabe colonialiste, un blanc néolibéraliste etc. Être dominé sur un plan ne donne pas blanc-seing ni caution morale, je trouve le ton péremptoire et sans empathie qui en découle complètement contre-productif. Il n’y a pas de « bons » et de « méchants » dans cette histoire.
    NB : une forme de néocolonialisme intéressante à traiter : le projet StarLink d’Elon Musk (envoyer plusieurs milliers de satellites dans l’espace pour créer un réseau de diffusion Internet avec un impact visuel très fort sur notre « commun » qu’est le ciel).

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