Podcast (2-3) : « Je choisis ma consommation »

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Quels critiques sur les illusions de l’écologie libérale. Non seulement ils nous vendent notre propre mort, mais le pire c’est qu’on achète et qu’on en vante les mérites.

 

Quel est le problème ?

L’air devient irrespirable, l’océan est pollué, la température devient invivable, des millions de vies humaines et non humaines sont chassées, exploitées, intoxiquées, violées et détruites, les forêts sont rasées, les espèces sont exterminées. Bref, la planète est en train d’être assassinée.

 

Quelle est la solution qui nous est proposée ?

« Aujourd’hui je choisis un fournisseur d’énergie renouvelable »
« Aujourd’hui je choisis une banque écologique »
« Aujourd’hui je fais de meilleurs choix de consommation »

Ces slogans vous sont-ils familiers ? Vous les avez forcément entendu ou lu, à la télévision, à la radio, sur les réseaux sociaux, entre ami·es. Voilà à quoi se résume souvent le discours dominant, « mainstrean » en matière d’écologie : Pour relever le défi climatique, je choisis de mieux consommer, je choisis de moins polluer.

Qui aurait pu sérieusement penser que changer de banque aurait arrêté Hitler ? Ou que faire certains choix de consommation aurait mis fin à l’esclavage ? Pas grand monde… Alors pourquoi aujourd’hui que la 6ème extinction (extermination) des espèces est en cours au rythme de 200 par jour, pourquoi nous parle-t-on autant de choix individuels de consommation comme s’il s’agissait de la solution ? Non seulement ce serait la solution la plus accessible, mais aussi la plus réaliste ?

Arrêtons-nous sur cette phrase : « Je choisis ma consommation » on voit trois éléments. Je (moi, individu) choisis (je choisis librement car je suis libre) ma consommation (c’est-à-dire acheter marchandise n°1, n°2 ou n°3). Ces trois éléments — l’individu, le choix, la marchandise —sont essentiels au maintien du statu quo, ils structurent l’approche libérale de la question écologique. Ce slogan « Je choisis ma consommation » est donc intéressant, et c’est pourquoi on vous propose qu’on l’analyse ensemble pour comprendre certains travers dans lequel notre mouvement tombe trop souvent.

 

 

Je

 

Dans la fable libérale, qu’est-ce que je, l’individu ? Il est l’unité de base. Si on écoute Margaret Thatcher, il n’y aurait même pas de société, mais seulement des individus, des je. Les individus seraient égaux en droits et auraient des relations libres entre eux. Le Je est libre, le Je est donc responsable. Si Je pollue, Je gaspille, Je fais partie du problème. Mais si Je fais partie du problème, Je peux à l’inverse décider de faire partie de la solution. Grâce à un peu d’éducation, de sensibilisation et de bonne volonté, Je me responsabilise, Je décide librement de ne plus polluer, et Je deviens même heureux. Et voilà, tout est réglé !

Sauf que la réalité est bien différente. Il n’y a pas que des relations inter-individuelles, il y a aussi des groupes, certains groupes qui trouvent un moyen d’exercer du pouvoir sur d’autre groupes. C’est ce qu’on appelle des classes, les classes sociales. Ces groupes établissent, renforcent, légitiment leur pouvoir sur les autres grâce à des institutions. Par exemple grâce à l’État, grâce à la propriété privée, grâce au genre, grâce à la division du travail, grâce au marché, marché du logement, marché de l’emploi, etc. Les relations entre individus et groupes sont aussi déterminées par ces institutions.

Ce que la pensée libérale ne peut concevoir, c’est cette dimension de pouvoir exercée par les uns sur les autres. Pourquoi est-ce problématique ? Parce qu’on ne peut pas mettre fin à des dominations de classes grâce à une juxtaposition d’actions individuelles. Le problème se situe à une autre échelle, collective, pas individuelle. Les institutions comme le marché, le mode de production capitaliste, déterminent énormément les comportements des individus qui composent les différentes classes. En général, les personnes les plus réfractaires à ce genre d’analyses sont celles qui font partie des groupes dominants. Comme tout le monde, les personnes d’un groupe dominant aiment à penser qu’ils et elles sont de bonnes personnes. Elles sont donc très douées pour une chose : se mentir à elles-mêmes pour ne pas considérer l’existence de leur propre privilèges, et se persuader que si elles en sont là, c’est sûrement grâce au mérite, et sûrement pas grâce à l’exploitation des autres.

Ok regardons le problème autrement, imaginez une grande machine. Une très grande machine à l’intérieur de laquelle vivent des milliers de personnes. La machine permet à ces personnes de vivre en produisant de la nourriture et le reste nécessaire. En échange, la machine requiert de ces personnes qu’elles suivent en permanence un protocole très strict et une forte discipline. Les personnes à l’intérieur de la machine en sont dépendantes, elles ont besoin de la faire fonctionner pour pouvoir vivre. Si une personne ne suit pas correctement le protocole, elle est considérée comme un élément défectueux, elle sera vite remplacée ou éliminée.

Oh et j’oubliais juste un détail, la machine a un défaut de conception qui ne peut être modifié ou annulé. Ce défaut est le suivant : La machine a besoin de détruire la planète pour fonctionner, elle ne peut pas ralentir, à vrai dire elle doit même constamment accélérer. Pour faire vite, c’est à peu près la situation dans laquelle nous sommes embarqué·es aujourd’hui. Étant préoccupées par l’état de la planète, nous voulons que cette machine s’arrête avant qu’il soit trop tard, avant qu’elle n’ait tout détruit.

Comment faire pour arrêter cette machine ? Est-ce que nous devons convaincre les personnes qui sont aux commandes et qui la font fonctionner que c’est une mauvaise idée ? Qu’elles « disent la vérité » ? Le problème est qu’elles ont besoin que cette machine fonctionne pour pouvoir vivre. Nos arguments auront donc peu de poids, nous ne pouvons pas persuader des personnes embarquées dans un système qui les dépasse et qui détermine leur comportements, de mettre fin à ce qui le maintient en place. L’option la plus réaliste n’est pas de convaincre les personnes qui actionnent la machine, c’est-à-dire les personnes au pouvoir. L’option la plus réaliste est de convaincre suffisamment de monde autour de nous et de nous organiser efficacement pour faire dérailler, casser, détruire la machine mortifère. Face à un problème collectif, la réponse ne peut pas se contenter d’être individuelle, elle doit être collective. Le Je individualiste du discours libéral est un piège, car seul un Nous pourra casser la machine et arrêter la destruction de la planète.

 

 

Choisis

 

Choisir c’est décider entre plusieurs options. Nous faisons des choix en permanence, c’est certain. Ce qui est moins sûr, c’est si nous faisons ces choix librement. Faire le choix de résister ou non, de s’opposer ou non à l’injustice, ne dépend pas simplement de la « bonne volonté » des personnes, du niveau de connaissance etc. Nos choix sont influencés, limités, déterminés par des facteurs sociaux et psychologiques (sans même parler du secteur marketing). L’injonction au choix devrait donc être maniée avec plus de prudence par les militant·es écologistes (par exemple quand on espère que toute la population choisisse de s’engager dans telle ou telle action).

Pour cette partie, on s’inspire du chapitre La Psychologie de la Résistance du tome 2 de Deep Green Resistance. On part de l’hypothèse que la majorité des individus n’entrera pas en résistance pour certaines raisons évidentes : l’obéissance invétérée, l’ignorance et les bénéfices que l’on retire de notre participation à la culture dominante. Par « résistance » on entend pas seulement les personnes qui sont sur le front mais de manière plus large, les personnes qui refusent de se soumettre à la domination, en soutenant les réseaux clandestins, on participant à la mise en visibilité de la nécessité d’une diversité des tactiques… Les recherches en psychologie nous montrent au moins 4 barrières qu’il faut aussi prendre en compte pour comprendre pourquoi les individus sont susceptibles de ne pas résister : L’opinion dominante, l’autorité, la résignation acquise et l’effet spectateur.

 

L’opinion dominante

C’est une expérience menée par le psychologue Solomon Asch dans les années 50 qui nous montre l’influence de la sphère sociale sur nos propres perceptions.
On montre à un groupe de participants des séries de traits de longueurs variablse, et on leur demande de désigner quel trait est identique à un trait de référence. Dans le groupe, certains participants sont des complices de l’expérimentation, et ces faux participants désignent le mauvais trait. Dans la moitié des cas, les sujets suivent le choix de la majorité, les 3/4 se plient au moins une fois au consensus. La plupart d’entre les sujets connaissaient la bonne réponse mais se mettent à douter à cause des autres, et certains ne veulent simplement pas sortir du lot. D’autres recherches associées ont aussi montré que les personnes les plus susceptibles d’user d’autoritarisme quand elles sont psychologiquement influençables.

 

L’autorité

Une série d’expériences célèbres à ce sujet ont été commencées par Stanley Milgram en 1961 pour comprendre dans quelle mesure les responsables de l’Holocauste avaient « seulement suivi les ordres ». Dans l’expérience, un personne en blouse blanche demandait au participant d’infliger des décharges électriques de plus en plus fortes à une personne complice (dans une autre pièce). Même si personne ne mourrait réellement, 65 % des participants infligèrent les décharges électriques jusqu’à la mise à mort. Aucun participant ne remit en question la raison d’être de l’expérience.

Quand la séance se déroulait dans un lieu plus respectable (comme un palais de justice), le niveau d’obéissance augmentait. Quand le sujet devait seulement assister l’opération, presque toutes les personnes sont allées jusqu’au bout. Mais si des complices défiant l’autorité étaient introduites, la plupart des sujets refusaient de poursuivre l’expérience

 

La résignation acquise

Une série d’expériences menée par Martin Seligman à la fin des années 60 consistait à infliger des décharges électriques sur des chiens. Certains groupes de chiens pouvaient échapper aux décharges, et d’autres ne pouvaient pas. Ces derniers ont développés des symptômes similaires à la dépression. Dans d’autres situation de souffrance, les chiens habitués à subir s’allongèrent en gémissant alors qu’ils pouvaient facilement s’enfuir. Ils avaient appris à se résigner. Ce qui est rassurant, c’est qu’environ 1/3 ne se résigna pas et réussit à s’échapper malgré le traumatisme précédent.

 

L’effet spectateur

Associé à la diffusion de la responsabilité, c’est un autre cas psychologique pour comprendre l’incapacité à résister. Il est souvent déterminant quand par exemple des femmes se font agresser en pleine rue devant des dizaines de spectateurs, crient à l’aide, se débattent, mais que personne n’intervient. Plus il y a de personnes qui assistent à une situation où elles devraient intervenir, et plus la probabilité qu’elles interviennent diminue. Dans les expériences menées sur cet effet, les personnes n’interviennent pas car elles sont incapables de passer à l’acte par peur de « se ridiculiser par une réaction excessive ».

 

Que nous apprennent ces 4 recherches ?

Que l’opinion dominante modifie notre perception de la réalité et notre volonté à sortir du lot. Que l’autorité symbolique détermine notre comportement, encore plus si elle est accompagnée d’une pression sociale, économique, judiciaire, policière. Elles nous apprennent que quand on croit que le problème vient de nous- même, que « tout est de notre faute » et qu’il apparaît comme naturel ou inévitable, la majorité d’entre nous déprime, se résigne et ne résiste pas. Ou encore que quand on est dans un groupe qui ne réagit pas au danger, on en déduit que la situation n’est ni impérative, ni dangereuse.

Martha Wolfenstein a étudié l’inertie des populations sinistrées dans le cas d’une catastrophe qui ont tendance à être calmes, sidérées et désorientées. Les deux principales raisons pour lesquelles de nombreuses personnes n’agissent pas lorsqu’elles font face à un danger ou une catastrophe sont :

  • La confiance que le gouvernement finira bien par faire quelque chose et que eux, savent ce qu’ils font.
  • La croyance que le problème n’existe pas et que ce n’est pas la peine de s’inquiéter

Mais ces recherches nous apprennent aussi que si une personne dans notre entourage résiste, alors nous allons beaucoup plus facilement résister nous aussi. Une minorité de personnes refuse les pressions du conformisme et sont psychologiquement plus disposées à la résistance. Ce sont les premières à se battre contre l’injustice, à rejoindre et à organiser des groupes.

La Résistance française comprenait au maximum 1 % de la population adulte. Parmi les juifs de l’Allemagne nazie, le nombre de personnes qui résistèrent activement fut tragiquement dépassé par la quantité de personnes qui se suicidèrent. Même après le procès de Nuremberg, et que les horreurs et atrocités des nazis furent révélées, en Allemagne de l’Est seulement 41 % des personnes trouvèrent que la résistance était justifiable. 31 % étaient indécises quant à la justification de la résistance au nazisme. Ce qui signifie que contrairement à une croyance répandue, la majorité ne choisira pas de s’engager dans un mouvement de résistance de grande ampleur avant que le système ne soit renversé. La majorité de la population ne s’engagera dans le changement qu’une fois la civilisation industrielle responsable de l’écocide sera démantelée, et pas avant.

Pour en revenir donc à cette question du choix, arrêtons d’espérer que la majorité choisissent de résister. Celles et ceux qui s’engagent volontairement dans une résistance sérieuse sont toujours minoritaires, quelque que soient les circonstances. Concentrons-nous plutôt sur ce que nous pouvons faire et avec qui nous pouvons le faire. Quels sont les traits de caractère essentiels à une résistance efficace ?

  • L’intelligence pour comprendre le problème
  • Le courage pour faire face au danger
  • La persévérance pour endurer les échecs et les revers.

 

 

Ma consommation

 

Quand l’écologie est un argument publicitaire en provenance de l’industrie ou du gouvernement, elle est un produit à destination du consommateur ou du citoyen. En avril 2017, le candidat Emmanuel Macron — lui-même choix de consommation— et la bourgeoisie en marche nous annonçaient : « Le projet que nous portons fait de l’écologie une nouvelle économie. Nous y investirons dès le début du quinquennat » « Pour changer nos manières de produire, de consommer ».

Albert Einstein, quant à lui, disait « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré ». Ça paraît logique et tout le monde ici en conviendrait certainement. Pourtant c’est ce qu’essaye de faire la grande partie des militants écolo concentrés à repenser, ajuster, modifier, conscientiser, moraliser leur consommation. De quoi parle-t-on quand on parle de consommation ? On parle en réalité de la production, de la marchandise, de l’économie, du marché, de la société marchande, du travail, bref du capitalisme. Vouloir moraliser le capitalisme, c’est chercher à embellir l’exploitation, sublimer l’aliénation, raffiner la domination. Bref ça ne tient pas, et pas seulement du point de vue moral, mais d’un point de vue technique. La machine qu’est le capitalisme (mais on retrouve ce principe dans la civilisation elle-même) a besoin de croître en permanence pour ne pas s’effondrer. Pour croître il faut infiniment coloniser, exploiter, extraire, le monde vivant, et on a beau le répéter c’est encore mal compris : la croissance infinie n’est pas possible dans un monde fini, elle nous emmène droit vers un mur, droit vers la mort.

Cela signifie que l’activité contrainte pour générer du profit, c’est-à-dire le travail (qui est un crime) est incompatible avec tout projet sérieux de société écologiquement soutenable et moralement désirable. Il ne s’agit donc pas de mieux consommer, ou consommer plus vert, plus écolo, plus moral, mais de ne plus consommer, de ne plus exploiter, de ne plus travailler. Au slogan éco-citoyen « Je choisis ma consommation » ou « je choisis de mieux consommer », nous pouvons plus raisonnablement lui substituer « Nous réorganisons la production », ou « Nous nous organisons pour ne plus travailler » « Nous résistons à la civilisation industrielle »

 

*

N’oubliez pas le répondeur floraisons. Si vous avez des commentaires, des messages à faire passer, un petit appel ou autre, n’hésitez pas à nous laisser un message vocal, et il sera peut-être intégré au podcast. Il suffit de se rendre sur cette page et vous pourrez enregistrer simplement un message audio et nous l’envoyer.

 

 

3 Comments
  • ThéOurs
    Posted at 10:04h, 10 mars Répondre

    Merci ! Les instrus sont encore plus cool que celle de la saison 1 !

  • Marib
    Posted at 14:54h, 10 mars Répondre

    MERCI ! Merci d’avoir fait tout le travail :))) de mise en forme de ma pensée que ma flemme m’avait empêchée de faire 🙂

  • bN Drap
    Posted at 16:42h, 19 mars Répondre

    Du beau boulot de mise en forme de pensée. Tous vos podcasts résonnent fortement avec ma vision du monde et ça fait du bien de ne pas se savoir seul.

    Dans ce podcast, ce qui m’a fortement marqué et a entraîné un questionnement personnel, est le passage où sont listés 3 « traits de caractère essentiels à une résistance efficace »:
     » L’intelligence pour comprendre le problème
    Le courage pour faire face au danger
    La persévérance pour endurer les échecs et les revers. »

    J’observe que bien que j’ai l’intelligence me permettant de voir la réalité mortifère de notre civilisation, je manque cruellement de courage et de persévérance pour y faire face et me donner les moyen de lutter (je tends pour le moment à rester dans mon coin à faire mes petites actions perso qui ne changent pas grand chose).
    Je n’ai pas le courage car je crains la perte de ma liberté par l’incarcération ainsi que la solitude que cela pourrait engendrer. Quant à la persévérance, les échecs et les obstacles me dépriment facilement.
    Mais vos podcasts me rappellent que je ne suis pas fou et qu’il faut ne faut pas baisser les bras.

    Existe-t-il des méthodes ou stratégies pour remédier à ces lacunes de courage et de persévérance ou les compenser?
    Peut-on quand même être « utile » malgré la peur et un moral qui se sape facilement?
    Est-ce que cela pourrait-être un axe de réflexion pour un article ou podcast? (à moins que cela est déjà été couvert sur un des podcasts concernant Full Spectrum Resistance)

    Merci pour votre travail motivant

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