Full Spectrum Resistance 2/4 : Recruter, s’organiser, se protéger

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Ce podcast est le deuxième d’une série de quatre épisodes consacrés à l’ouvrage Full Spectrum Resistance d’Aric Mcbay. Il s’agit de notes de lectures traduites de ce livre en deux tomes, avec l’aimable autorisation de l’auteur et de l’éditeur. Dans le premier épisode, nous avons vu pourquoi et comment se battre, nous avons abordé la nécessité d’une diversité des tactiques et d’une solidarité entre nos groupes. Dans ce deuxième épisode nous verrons comment recruter et garder de nouvelles personnes, comment organiser et coordonner différents groupes, trouver des allié·es, se protéger de la répression, choisir ses cibles, ses stratégies et tactiques pour mobiliser une force politique rapidement.

 

 

IV. Recrutement et entrainement

 

L’auteur prend ici l’exemple de la Coalition pour une Afrique du Sud libre à l’Université de Columbia en 1985 et la façon dont le groupe a été surpris de l’engagement de centaines de nouveaux membres au moment où ils et elles sont passés de la tactique des marches à l’occupation d’un bâtiment. Cet exemple illustre un point central du livre : les gens se battent quand il pensent qu’ils vont gagner, (ça paraît évident dit comme ça mais on l’oublie souvent), nous avons besoin de victoires même petites, sur le chemin d’un plus grand succès. Nous allons voir comment cela est décisif pour un groupe ou une organisation, et sa capacité à atteindre et recruter de nouveaux membres.

 

La fabrique d’un radical

 

En étudiant les parcours individuels des activistes, de comment ils et elles en sont arrivés à s’engager dans une lutte, on note la récurrence de certains schémas. Comprendre ces schémas peut nous aider à toucher de nouvelles personnes. Les résistant·es font face à des luttes difficiles qui demandent d’abandonner certains privilèges, d’entrer parfois en conflit avec son entourage, de risquer son confort, parfois sa propre vie, sans avoir la certitude de voir la victoire advenir. Comme on s’en doute, la plupart des personnes ne fera pas ça. À quoi ressemble un ou une résistante et comment devient-on radical ?

Dans les expériences de comportement social et psychologique, les personnes qui résistent ont un certain type de caractère, elles refusent de se conformer et d’abandonner. Elles sont en général intelligentes et prévenantes, sûres d’elles-mêmes, un peu rebelles mais capables de nouer des relations avec les autres. Les résistant·es ont la réputation d’être de grands rebelles mais les plus efficaces sont rarement des ermites ou des solitaires car la résistance fonctionne grâce à des actions de groupe.

Les membres de la Résistance Française par exemple n’étaient pas des franc-tireurs inadaptés, marginaux, irrationnels, mais des individus avec une exceptionnelle et solide qualité mentale, prêts à rompre avec leurs amis et leur famille si besoin. Nous allons voir plus en détail que trois ingrédients clés sont nécessaires pour qu’une personne passe de dissidente à résistante active : l’expérience personnelle, des catalyseurs de radicalité et les préalables à l’action.

Expérience personnelle

Beaucoup de personnes résistantes ont fait l’expérience directe d’une oppression ou d’une injustice très tôt dans leur vie. Assister aux injustices de près peut aussi avoir un effet de radicalisation. Ces expériences vont de paire avec une méfiance envers l’autorité, puisque les abus arrivent souvent de la part de figures d’autorité. Et presque toujours ces personnes ont fait l’expérience de l’échec des méthodes traditionnelles ou peu risquées de changement social, comme les manifestations (les marches pour le climat), ou le lobbying (les pétitions). Avec la fin des illusions grandit la méfiance envers le pouvoir. Souvenez-vous bien de ce point, un ou une radicale ne sort pas de nulle part : pour devenir radicale, une personne doit au préalable s’engager suffisamment dans un changement social ou politique jusqu’à ce qu’ils échouent, et se poser des questions.

 

Catalyseurs de radicalité

Pour passer d’un sentiment d’impuissance, de défaite et de dépression, les personnes doivent laisser de côté le pessimisme individualiste et adopter un optimisme radical. L’éveil politique à la radicalité passe en partie par la compréhension que si les discriminations touchent les individus, elles ne résument pas à des problèmes individuels car elles ont des causes systémiques.

Faire l’expérience d’une oppression n’est pas suffisant pour fabriquer un ou une radicale. Il faut du temps, des outils et des personnes. Du temps d’abord pour examiner ces expériences, parfois pendant une rupture avec le quotidien, pendant un voyage, pendant le chômage, un séjour en prison etc. Il faut aussi des outils analytiques pour comprendre le monde, qui peuvent être variés, ce sont les philosophies politiques, le socialisme, le marxisme, l’anarchisme, le féminisme et même certaines œuvres ou mouvement artistiques. En enfin il faut des personnes avec qui pouvoir en parler et agir, dans des espaces où l’on se sent en sécurité avec des gens qui partagent des expériences communes.

 

Préalables à l’action

Bien, la personne a pris du temps pour réfléchir et comprendre, elle a des idées radicales c’est parfait. Mais maintenant pour qu’elle puisse passer à l’action, elle a encore besoin des choses suivantes :

  • Un groupe de personnes pour mener des actions. Seule et sans action, elle entrera dans une spirale défaitiste
  • Des modèles, c’est à dire d’autres gens ou d’autres mouvements pour l’inspirer
  • Un récit mental de comment arrive un changement social
  • Le sentiment que la victoire est possible ou une menace imminente
  • Du temps disponible. C’est une des raisons pour laquelle on trouve beaucoup de radicaux jeunes, universitaires, ou issus de la frontière entre prolétaires et classes moyennes. Ils et elles sont suffisamment aisés pour survivre dans la société, mais pas trop au point de devenir complaisant avec le système. Ces personnes ont accès à des outils intellectuels qui catalysent la radicalisation.

 

Ces trois ingrédients clés, expérience personnellecatalyseurs et préalables à l’action ne sont pas à voir comme une expérience linéaire (d’abord une expérience, puis des catalyseurs et enfin un groupe et un récit mental et c’est terminé), mais plutôt un cycle. Chaque nouvelle expérience personnelle vient alimenter les réflexions, nous disposons de plus en plus d’outils d’analyse et de personnes autour de nous pour discuter et agir. Cette trajectoire de radicalisation est comme une spirale qui approfondit notre désir de changement, notre compréhension du monde et l’efficacité de notre lutte.

 

Individualisme pessimiste VS Radicalité optimiste

 

Pour aider les personnes à agrandir leur conscience politique, un bon moyen est mettre en évidence la différence entre la pensée radicale et le discours dominant libéral. Je trouve intéressant les trois axes suivants, qui reviennent très souvent dans les discussions avec les personnes en voie de radicalisation : la causel’étendue et la durée.

  • Cause. Pour les individualistes, les libéraux, la cause d’un problème est toujours à chercher dans l’individu. Par exemple « Il est pauvre parce qu’il est feignant, c’est de sa faute » ou « Si les hommes méprisent cette femme, c’est parce qu’elle montre des signes de faiblesse, c’est de sa faute ». Les radicaux quant à eux, remontent à l’origine des problèmes, mettent en évidence les causes externes, en terme de système qui nous affecte toutes et tous, par exemple « Nous sommes pauvres car le capitalisme nous exploite et les riches manipulent le système », ou encore « Si les hommes méprisent cette femme, c’est une des manifestations du patriarcat ».
  • Étendue. Les individualistes ont tendance à penser que l’étendue du problème est totale, qu’il est omniprésent « Il y a des pauvres de partout, impossible d’y échapper » ou « C’est normal que les hommes soit un danger pour les femmes, les garçons sont tous comme ça ». Alors que les radicaux sont conscients que certaines inégalités sont spécifiques à certains pays, certaines régions, par exemple « Beaucoup de pays ont des taux d’inégalité plus bas » ou  « Non, toutes les sociétés ne sont pas patriarcales, et toutes les cultures ne sont pas des cultures du viol »
  • Durée. Et enfin la pensée individualiste libérale raconte que l’exploitation est trans-historique, intemporelle, par exemple « Il y a toujours eu de la pauvreté, du patriarcat, du racisme, et ce sera toujours le cas ». Les radicaux ont conscience que ces phénomènes ont une existence temporelle « Les systèmes de pouvoir sont des constructions sociales, assez récentes pour certaines, elle n’ont pas toujours existé, nous pouvons les démanteler, et d’ailleurs c’est ce que nous allons faire le plus vite possible et par tous les moyens nécessaires »

 

Recrutement efficace

 

Maintenant qu’on connaît les ingrédients clés nécessaires pour qu’une personne passe de dissidente à résistante active, voilà quelques conseils pour recruter efficacement :

  • Savoir pourquoi vous recrutez. Si vous voulez former un noyau engagé qui va prendre des décisions stratégiques, le mieux est de recruter directement et soigneusement entre 5 et 10 personnes de confiance qui ont suffisamment de points communs pour travailler ensemble. Et si vous recherchez juste des personnes pour assister à un évènement, vous pouvez entrer en contact publiquement avec le plus de personnes possibles.
  • Demandez des petites actions, puis escaladez. C’est la base de l’engagement, pour rassurer les personnes et proposer des responsabilités de plus en plus grandes. Les petites actions peu risquées permettent aussi de rencontrer de nouvelles personnes et d’identifier qui pourra plus tard faire partie d’une équipe.
  • Utiliser des cercles d’engagement. (comme sur le graphique 4-3) Le mouvement est comme un jeu de cercles concentriques. Au milieu se trouvent les personnes les plus impliquées (cadres et combattant·es). Autour se situent les auxiliaires (supporters et personnes qui aident). Et en dehors de ça se situe la base du mouvement, un grand groupe de sympathisants, le plus souvent passif au milieu de la population. Pour recruter, vous devez constamment attirer les personnes vers l’intérieur des cercles. À chaque étape correspond différentes méthodes. Et bien sûr un groupe sein n’encouragera la participation des personnes qu’à la hauteur de ce qu’elles peuvent offrir, sans forcer.
  • Rencontrer des personnes à des conférences ou évènements sociaux. Les relations entre individus créent des liens plus forts que des théories abstraites. Les personnes ne prendront pas des risques au nom d’une idéologie mais bien sur la base de l’empathie, de l’amitié, du courage et de la rage.
  • Organisez un grand évènement. Certaines actions spectaculaire n’ont pas beaucoup d’effet matériel mais peuvent être un bon moyen d’atteindre et de recruter de nouvelles personnes. C’est un peu un effet de mode avec lequel on peut jouer, des tactiques visibles, étonnantes, théâtrales, vont être perçues comme plus puissantes.
  • Restez en contact. Trouvez un moyen de garder contact avec les personnes atteintes. L’idéal est qu’un membre du groupe tienne une liste des personnes à contacter pour les prochains évènements. Internet est un bon moyen de suivre l’activité d’un groupe
  • Entrainez vous à surmonter les peurs. C’est normal d’avoir peur de la répression, mais pour ne pas que cette peur devienne paralysante, il faut apprendre comment agir en situation de danger, comprendre la lutte, et trouver du réconfort au sein du groupe.
  • Créez des documents concis, dynamiques et faciles à transmettre.
  • Proposez à chaque membre d’inviter un·e ami·e
  • Adaptez les agendas, ajustez au mieux les horaires de rendez-vous, en proposant un peu de nourriture, des gardes d’enfants etc.
  • Adressez-vous à des personnes déjà concernées par votre cause.
  • Faites des demandes directes. N’ayez pas peur de demander à quelqu’un en particulier de faire une tâche précise, c’est une marque de confiance.
  • Sélectionnez les volontaires, notamment pour les situations dangereuses ou les tactiques sérieuses. Pour les groupes clandestins, c’est une étape cruciale
  • Sachez dire non, avec tact. La composition du noyau du groupe détermine à quel point il sera amical, efficace et durable donc n’ouvrez pas la porte à n’importe qui. Si vous devez agrandir le groupe pour massifier, attendez peut-être d’avoir un noyau qui fonctionne.
  • Faites un plan de recrutement et revisitez-le de temps en temps. Demandez-vous ce qui fonctionne et ce qu’il faut laisser de côté.
  • Tissez les liens solides, qui sont indispensables pour maintenir le groupe dans les moments difficiles. Ces liens humains sont souvent plus importants que la recherche de pureté idéologique au sein du mouvement, même pour les groupes radicaux.

 

 

L’exemple d’Amilcar Cabral

 

Amilcar Cabral fut le fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap Vert. Il fut un brillant stratège et son parti fut le premier mouvement nationaliste d’Afrique noire à obtenir l’indépendance grâce à un conflit armé. Cabral fut révolté par le colonialisme portugais qui exploitait les personnes et la terre, jusqu’à provoquer la famine d’un quart de la population.

Le succès de Cabral ne vint pas d’une avant-garde centralisée et autoritaire, ni d’une idéologie rigide, mais au contraire de la capacité du mouvement à agir sans avoir besoin de lui. Cabral recruta, radicalisa et entraina de nombreux organisateurs, hommes ou femmes, qui vivaient et recrutaient eux-mêmes des personnes de leurs villages. Il savait écouter, expliquer et convaincre avec gentillesse et douceur, sans agressivité. Il comprit qu’un mouvement peut réussir quand les militants savent clairement ce qu’ils veulent et les raisons de leur engagement.

La droiture de pensée, offensive a parfois sa place, mais rarement quand il s’agit de se faire des allié·es ou de recruter des sympathisants. Cabral refusait les étiquettes idéologiques comme « marxiste » et préférait se concentrer sur l’organisation, l’entraînement et l’autonomie alimentaire. Pour lui, les gens ne se battent pas pour les idées de quelqu’un d’autre mais pour leur conditions de vie et le futur de leurs enfants.

Ses formations ressemblaient à des jeux de rôle, des ateliers pour s’entraîner à débattre, et répéter jusqu’à ce que ça devienne naturel. Ils ne donnait pas de grands discours sur le colonialisme, car ça ne fonctionne pas. Cabral préférait plutôt un dialogue avec pédagogie pour faire découvrir l’exploitation aux personnes par elles-mêmes, de leur propre expérience.

Le mouvement de Cabral s’est battu et a gagné. Le Parti africain pour l’indépendance est passé en quelques années d’un mouvement non-violent à une guérilla armée capable d’attaquer et de saboter, et enfin jusqu’à des techniques militaires plus avancées pour gagner et conserver des territoires. Finalement la Guinée et le Cap Vert obtiennent leur indépendance en 1973 ce qui participe à la chute du régime fasciste au Portugal l’année suivante.

 

Entraîner et retenir

 

Qu’entend-on par entraînement ? C’est tout ce qui va permettre aux groupes de :

  • Développer leur analyse, vision et stratégies
  • Comprendre le fonctionnement d’un groupe et des prises de décisions
  • Résoudre des conflits
  • Développer des structures d’apprentissage égalitaires et décentralisées

Les mouvements grandissent quand ils sont capables de consolider le groupe, d’entraîner et de retenir leurs membres à l’intérieur. Cela ne sert à rien de recruter de nouvelles personnes si vous ne pouvez pas les retenir au sein du mouvement. Voici donc quelques conseils.

  • Créez un environnement accueillant en combattant les pratiques oppressives, en présentant une nouvelle personne au reste du groupe. Trop souvent dans les milieux radicaux, les militants sont hostiles envers les inconnus, ce qui est décourageant et le signe d’une culture de défaite.
  • Donnez aux nouveaux un guide, une personne dans le groupe qui sera bienveillante, pour les aider à s’intégrer au groupe, répondre aux questions, les encourager à participer. C’est aussi l’occasion pour le guide d’évaluer certaines qualités chez les nouveaux.
  • Écrivez un petit manifeste qui aide les nouveaux à comprendre le but du groupe. Il doit être court, concis, et pratique, d’environ un paragraphe ou une page. Il éclaire sur le but des actions et sur les prises de décision.
  • Moins de réunion, plus d’action. Gardez une certaine dynamique. La majorité des personnes déteste les réunions et sera plus encline à participer à des actions, des activités, des ateliers en tout genre.
  • Attention au burnout, qui peut arriver quand un membre est à la fois tendu et engagé. La personne va d’abord manquer de motivation, être cynique, fatiguée, ne pas se sentir elle-même. Il faut prendre le temps d’en parler avant que ne surgisse la dépression.
  • Montrez aux autres que vous les appréciez. La reconnaissance sociale et les compliments sont la meilleure (et la moins chère) des récompenses. Pas la peine de faire de grandes cérémonies, mais remarquer et féliciter le travail des autres peut vraiment faire la différence.
  • Faites des réunions efficaces. Tout le monde n’a pas à participer à chaque décision, ça peut devenir vraiment fatiguant. Certaines décisions très simples ou très complexes peuvent être prises en dehors de réunions, à deux ou trois personnes, avant ou après les réunions, ou même par sms ou email.
  • Faites attentions aux tâches. Dans les organisations composées de bénévoles, c’est parfois difficile de savoir qui s’occupe de quoi exactement. Répartissez les tâches par binômes ou trinômes plutôt que à tout le monde dans un flou artistique, et finalement à personne.
  • Équilibrez bien travail et relations sociales. Certains groupes sont surtout sociaux mais ne réalisent pas grand-chose, alors que d’autres sont presque « professionnels » mais l’absence de liens solides entre les membres les rend fragiles. Il faut de la place pour les deux, cool et studieux.
  • Développez des talents de leadership. Ce qui ne signifie pas devenir autoritaire et tyrannique. Le leadership est essentiel pour mobiliser les personnes dans des actions. Dans un mouvement anti-autoritaire, libertaire, les qualités à développer sont la capacité au dialogue, à créer des consensus, écouter, convaincre, motiver, résoudre les conflits, planifier et être stratégique, créatif, sûr de soi et rigoureux.
  • Aidez les gens à s’identifier au groupe, notamment grâce à des prises de décisions collectives, et bien sûr en ayant un ennemi commun. Si les personnes s’identifient suffisamment au groupe, en cas de menace elles réagiront en tant que groupe puissant et énervé.
  • Comprenez ce que les membres recherchent réellement au sein du groupe et essayez de leur apporter. Ce peut être entre autre la réussite, la découverte, la reconnaissance, un développement personnel, un retour, changer la société, l’amitié, et le sentiment d’appartenance.
  • Réglez rapidement et efficacement les conflits et les personnalités difficiles, grâce à une éthique de la parole, un rejet des comportement oppressifs, et en excluant les personnes très perturbatrices.
  • Quand un personne quitte le groupe, comprenez ce qui s’est passé et ce qu’il faudrait changer. Par exemple en posant des questions à la personne qui est partie, en demandant des suggestions. Les groupes clandestins ont besoin d’un processus de départ clair. Les résistants qui quittent le groupe avec des informations sensibles peuvent mettre les autres en danger, il faut mettre tout ça au clair au moment du départ et définir les comportements à avoir pour garantir la sécurité de toutes et tous.

Je sais que tout ça est dense, mais pour résumer ce chapitre, nous avons vu que les personnes rejoignent un groupe de résistance pour trois raisons principales :

  1. Parce qu’elles pensent que ce groupe est efficace
  2. Parce que le groupe est accueillant et correspond aux types d’actions qu’elles trouvent nécessaires
  3. Parce qu’elles veulent faire partie d’une communauté

Voilà pourquoi les grands groupes modérés ont du mal à recruter parce que beaucoup de personnes (comme les radicaux) comprennent que leurs tactiques sont souvent vouées à l’échec. Et voilà aussi pourquoi les groupes plus militants peinent à recruter quand ils n’adoptent pas une véritable culture de résistance, quand ils se focalisent à outrance sur la pureté idéologique, quand ils dénigrent systématiquement les petites victoires réformistes, ou quand ils sont arrogants avec les nouveaux venus… et ça c’est triste. Et nous avons vu comment surmonter ces défauts. Mais recruter des personnes n’est que la première étape pour un groupe, nous allons maintenant voir comment organiser ces personnes.

 

 

Chapitre V. Groupes et organisation

 

La leçon de Stonewall

 

Comme à de nombreuses reprises dans son ouvrage, Aric McBay étudie en détail certaines luttes passées et leur contexte pour comprendre et en tirer des leçons. Dans ce podcast, je ne peux pas malheureusement pas être exhaustif, je survole. Ici l’auteur revient sur Stonewall, la série d’émeutes qui ont eu lieu en 1969 à New York et qui ont été un moment très important du mouvement LGBT.

Stonewall a bel et bien été une émeute entre autres des homosexuel·les, personnes trans, non-blanches et drag queens contre les agents de police qui avaient pour habitude de les harceler. Ce 27 juin 1969, ils et elles refusent de se soumettre, attaquent les voitures de police, lancent des projectiles, cassent des vitrines, tiennent la rue et repoussent les forces de l’ordre.

Les changements dans le mouvement LGBT sont immédiats après ce soulèvement et débouchent sur des transformations politiques. Cependant, Stonewall n’était pas la première émeute de ce genre, mais les militants sont arrivé à « institutionnaliser » l’émeute. C’est ce qui nous intéresse car il peut être facile de démarrer une émeute, [et drôle] mais beaucoup plus difficile d’en faire une institution. Quand on parle d’institution, il ne s’agit pas forcément d’une organisation centralisée (comme l’Église catholique par exemple), mais plutôt dans le sens où la Pride est devenue une structure sociale et politique qui persiste et progresse dans le temps. Alors qu’est-ce qui fait la particularité de Stonewall ?

Certes Stonewall a duré plus longtemps que les deux émeutes précédentes et impliqué plus de personnes. Mais la réponse n’est pas dans l’intensité des émeutes, la différence se situe dans le contexte politique et social. L’emplacement géographique et social de Stonewall a été décisif. La communauté présente et active de Greenwich Village a permis de consolider et faire grandir le mouvement de libération gay.

C’est une leçon qui concerne à la fois les libéraux et les radicaux. D’importants progrès peuvent être réalisés en combinant action et organisation. Nous avons déjà vu que les libéraux ne comprennent pas le rôle clé des militants radicaux dans un mouvement de résistance. Ok. Mais de leur côté, trop souvent les militants radicaux ne comprennent pas le rôle important que des organisations modérées peuvent jouer dans un changement radical.

Certes, l’activisme militant est essentiel, indispensable pour une résistance victorieuse. Mais pour gagner du territoire, les gains obtenus par le militantisme le plus offensif doivent être incorporés dans des organisations durables et dans la vie de tous les jours. La critique est valabe pour les militants comme pour les modérés les deux doivent sérieusement apprendre à s’écouter et comprendre le rôle clé de chacun dans cet effet de cliquet : les petites organisations militantes offensives poussent la résistance en avant, et les grands groupes modérés défendent et consolident les gains ainsi obtenus.

Attention donc au seul spectacle de l’émeute, à cette obsession militante qui peut nous faire négliger la valeur du travail de base d’organisation. Le pouvoir étant de plus en plus concentré, centralisé, et les technologies de contrôle de plus en plus développées, le besoin d’une résistance organisée n’a jamais été aussi grand.

 

La tyrannie de l’absence de structure

 

Tout d’abprd quelques définitions :

  • Un groupe est un ensemble d’activistes qui s’organisent et travaillent ensemble, généralement ils et elles se connaissent personnellement.
  • Une organisation est plus large, plus structurée et consiste souvent en plusieurs groupes travaillant ensemble. La structure détermine comment les groupes communiquent, prennent des décisions, recrutent, s’entrainent, etc.
  • Un mouvement englobe plusieurs organisations, groupes et individus qui travaillent à peu près dans la même direction, ont un objectif politique, social, économique en commun. Les mouvements puissants sont diversifiés et capables de mener des actions collectives.

La tension entre organisation et spontanéité informelle n’est pas nouvelle. Déjà dans les années 70, la féministe Jo Freeman mettait en cause l’absence de structure dans les cercles de discussion, qui devient un moyen de masquer le pouvoir, et les privilèges des personnes qui ont l’habitude de prendre la parole. Un groupe de discussion informel peut être excellent pour élever le niveau de conscience de ses participants. Mais si le groupe veut aller plus loin et s’engager dans des actions plus spécifiques, il doit adopter une structure : « Les règles de prises de décision doivent être ouvertes et accessibles à tout le monde, et ceci ne peut avoir lieu que si elles sont formalisées ».

Éliminer les structures hiérarchiques et autoritaires est très important pour qu’un groupe se démocratise, mais il ne doit pas pour autant rejeter toute structure. Des personnes comme Barbara Epstein ou l’auteur Aric McBay, ayant participé à des rassemblements pendant le mouvement antimondialisation ont exprimé leurs inquiétude sur l’absence de structure. D’autant que si la police a amélioré ses méthodes de contrôle et de répression, nous n’avons pas de notre côté amélioré nos modes d’organisation.

C’est un sujet sensible et c’est une personne qui se méfie terriblement de l’autorité qui vous parle : l’absolutisme moral de la pensée anarchiste est difficile à maintenir dans un contexte de mouvement social. Les mouvements ont besoin de leaders (de personnes qui entraîne les autres). Nier cet aspect ne nous débarrasse pas des leaders mais nous conduit au déni que nous avons des leaders parmi nous, à leur absence de remise en cause démocratique, et à la difficulté de les remplacer le moment venu. Bien sûr, certains anarchistes dans l’histoire ont bien compris cette tension et le besoin de s’organiser, comme ce fut notamment le cas des anarchistes espagnols pendant la guerre civile contre l’armée fasciste de Franco. Ils et elles ont formé des milices de combat, avec leurs propres officiers élus pour mener certaines batailles de terrain, en posant des limites à leurs privilèges.

On a compris que le rejet d’une structure est une impasse, et que l’organisation et la structure d’un mouvement déterminent quel genre de tactiques il va pouvoir utiliser. Si les grands mouvements libéraux de masse ne sont pas propices au secret, les cellules clandestines sont nulles pour mobiliser les masses. Le problème est que beaucoup de groupes s’organisent d’une certaine façon en fonction de leur valeurs personnelles, idéologiques, et ensuite essayent de décider ce qu’ils vont faire. Il faut réfléchir dans l’autre sens. Nous avons besoin d’organisation, la seule question est : quel type d’organisation ?

 

Tensions organisationnelles

 

S’organiser efficacement dépend de nombreux facteurs : objectifs et stratégies, culture et expérience des résistant·es, répression de l’État, et capacité de communication et de logistique.

Voilà pourquoi il n’y a pas une bonne façon, universelle, intemporelle, dogmatique, d’organiser un mouvement ou un groupe de résistance, mais il y a des tensions fondamentales que les groupes résistants doivent considérer avec attention.

Par exemple, est-ce meilleur pour un groupe d’être petit et de confiance ou bien large et tentaculaire ? Est-ce préférable d’avoir une planification centralisée ou bien totalement participative où tout le monde prend part à chaque décisions ? Faut-il faire appel à un grand nombre de volontaires ayant le même statut, ou bien faut-il un noyau d’organisateurs entraînés ? La réponse à ces questions dépend des objectifs et de la culture du mouvement. Un groupe qui veut faire de l’éducation populaire et de la propagande a des besoins organisationnels très différents d’un groupe qui s’engage dans un conflit direct.

William Gamson a compilé des recherches sur une cinquantaines de mouvements sociaux américains pour évaluer leur succès en fonction de leur organisation. Mais avant tout il faut bien comprendre ce qui représente un succès pour un mouvement de résistance. Lapréemption est une chose, la cooptation en est une autre.

Qu’est-ce que la préemption ? Être préempté, c’est réussir à imposer un changement, de conquérir des nouveaux avantages politiques, sans  nécessairement être accepté politiquement. C’est ce que recherche un mouvement de résistance, obtenir des changements concrets sans faire partie des structures de pouvoir dominantes car ces dernières ne sont pas légitimes ou juste.

Qu’est-ce que la cooptation ? En revanche être coopté, c’est être intégré au pouvoir sans créer de changement. C’est vraiment la pire chose qui puisse arriver aux résistant·es, pire encore que l’échec total. Non seulement l’objectif n’est pas atteint, mais les personnes et les ressources du mouvement sont englouties dans une voie sans issue.

Au regard de la préemption, cooptation ou échec, nous allons étudier en détail 7 tensions organisationnelles différentes :

  • Petit ou Grand
  • Centralisé ou Décentralisé
  • Formel ou Informel
  • Consensus ou Hiérarchie
  • Clandestin ou Ouvert
  • Modéré ou Militant
  • Tout est permis ou Code de conduite

 

 

Une grande organisation peut rassembler plus de ressources, mobiliser plus de personnes, et exercer une plus grande force économique, physique et sociale. Elle peut avoir une plus grande influence sur les élections (c’est d’ailleurs souvent son  objectif à court terme…) Cependant, contrairement aux idées reçues, la taille d’un groupe a peu d’impact sur ses chances de succès. Les groupes réunissant des dizaines de milliers de personnes ne réussissent en général pas plus que des groupes de quelques dizaines ou centaines de personnes. Pour massifier, il faut recruter beaucoup de membres, le plus vite possible, parfois avec moins d’engagement politique, il faut édulcorer les positions politiques, aligner les tactiques sur le plus petit dénominateur commun… L’erreur classique est d’abandonner la confrontation et les revendications radicales au profit de la respectabilité et du discours de « changement personnel », ce qui est une impasse pour tout mouvement de résistance. Aucune chance d’accepter une émeute ou un débordement, les grands groupes ont ainsi plus de risques d’êtreacceptés par leur adversaire, et en conséquence d’être cooptés.

En général s’il faut choisir, il est donc préférable d’avoir un petit groupe qui peut entreprendre des actions militantes plutôt qu’un grand groupe qui les rejettent. De plus, les grands groupes posent des problèmes pour les prises de décisions et les questions de sécurité. Néanmoins il est bon pour un groupe de résistance de grandir pour ne pas rester isolé, facile à écraser et à détruire. Alors pour grandir et créer des alliances sans perdre les avantages d’une petite taille, un groupe devrait :

  • choisir ses nouveaux membres avec précaution
  • entraîner les nouveaux membres au même niveau que le reste du groupe
  • être clair avec les nouvelles recrues sur les objectifs du groupe
  • ne pas grandir trop vite
  • maintenir des sous-groupes affinitaires, des cellules compartimentées de confiance
  • ne pas partager les informations sensibles quand ce n’est pas nécessaire
  • garder un noyau du groupe, comme un comité exécutif pour la prise de certaines décisions

 

 

Une organisation de résistance est-elle plus efficace quand elle est centralisée ou quand elle est composée de petits groupes décentralisés ? Encore une fois, la réponse dépend desobjectifs. S’il s’agit de faire de la propagande ou distribuer des brochures, une masse décentralisée fonctionne souvent mieux. Mais s’il s’agit d’une organisation de résistance engagée dans un conflit risqué et prolongé avec ceux au pouvoir, une organisation aura des difficultés sans coordination centralisée. Un mouvement de résistance doit pouvoir faire face rapidement à la répression et être capable de prendre des décisions au moment opportun.

Les groupes unifiés peuvent mettre en commun leurs ressources, améliorer leur entraînement, et s’attaquer à des cibles plus ambitieuses par des actions simultanées, très efficaces dans le cadre d’un conflit asymétrique. Mais de puissants mécanismes démocratiques sont indispensables à un mouvement de base pour éviter qu’il ne soit capturé par des élites. Trouver le bon équilibre entre centralisation et décentralisation est une tâche difficile, de nombreux mouvements ont tenté de le faire grâce à des formes intermédiaires comme les fédérations et grâce à des mandats.

Le factionalisme, c’est à dire le morcellement en fragments divisés et en compétition, est une des choses les plus dangereuses qui puissent arriver à un mouvement. Le succès devient presque impossible. Conseils pour éviter le factionalisme :

  • Culture partagée : Nous ne parlons pas ici simplement d’une culture qui passe par la théorie, les films ou les livres, mais qui se construit par l’action collective et les sacrifices.
  • Discussion et processus de décision inclusif
  • Partage des ressources et de la logistique.
  • Résolution de conflit : Si nous avons des différents, nous devrions laisser de côté notre égo pour ne pas afficher de division en public, régler nos affaires entre nous, et combattre publiquement et avec unité notre ennemi commun.
  • La centralisation, quand c’est approprié, peut être un outil efficace pour surmonter les divisions internes, surtout quand la vie des personnes engagées est en jeu et que l’unité est nécessaire pour des raisons stratégiques et tactiques.

Ni trop, ni trop peu centralisé, le bon équilibre peut aussi dépendre des différents niveaux d’opération. La guerre asymétrique (type guerilla) est caractérisée par une planification centralisée des stratégies et une exécution décentralisée des actions tactiques. Les unités de résistance peuvent être séparées, sans possibilité de communiquer, surtout dans le cas de cellules clandestines. Elles doivent pouvoir être agiles, flexibles en toutes circonstances de terrain tout en prenant part à une stratégie plus grande.

 

 

Est-ce que le groupe est formel (chaque personne a un rôle clair et identifié) ? Ou bien informel (les personnes improvisent constamment et s’occupent des différentes tâches un peu comme bon leur semble) ? On parle de groupe formel quand ces trois conditions sont réunies :

  1. Il y a un document écrit, concis ou détaillé, qui définit l’objectif et les stratégies de l’organisation.
  2. Il y a une liste formelle des membres
  3. Il y a au moins trois niveau d’organisation (comme par exemple un comité d’organisation, des membres actifs, et une masse de sympathisants)

L’organisation formelle, même si elle n’est pas forcément hiérarchique, augmente énormément les chances de succès d’un groupe, surtout quand elle est associé à une centralisation. Les groupes formels et centralisés ont les meilleur résultats. En revanche les groupes informels et décentralisés échouent presque toujours.

Quand des rôles sont clairement attribués, le niveau de préparation et d’engagement des membres augmentent, et les tâches nécessaires sont mieux assurées. On distingue en général 5 rôles différents, qui parfois se chevauchent

  1. Les leaders inspirent et organisent le mouvement, prennent ou aident à prendre des décisions
  2. Les cadres sont des activistes à plein temps, s’occupent des tâches quotidiennes, participent aux décisions, mobilisent les personnes etc
  3. La ligne de front sont les militant·es directement en conflit avec le pouvoir, prennent le plus de risques
  4. Les auxiliaires sont les sympathisant·es qui fournissent parfois de l’aide
  5. La base de masse, une communauté étendue de sympathisant·es qui soutiennent le mouvement mais n’ont pas de rôle particulier.

Jusque là, nous avons vu les tensions qui existent dans un mouvement qu’il soit petit ou grand, centralisé ou décentralisé, formel ou informel. Nous avons vu l’importance de trouver l’équilibre en vue d’accomplir des objectifs particuliers. Les groupes doivent aussi faire attention à ne pas considérer leur forme d’organisation particulière comme supérieure aux objectifs du mouvement. L’organisation et les stratégies employées dépendent de l’objectif à atteindre.

 

Exemple du Special Operations Executive (SOE)

 

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, la mission du SOE britannique est d’aider les groupes anti-fascistes en Europe occupée. Ce qu’ils savent, ils l’ont appris en observant l’IRA en Irlande. Le SOE entraine des réfugiés et de immigrées pour retourner en Europe comme agents de résistance infiltrés. Le SOE met ainsi au point des réseau de résistance appelés « circuit ».

En arrivant sur place clandestinement, muni de faux papiers, l’agent du SOE recrute le noyau du circuit de résistance, une petite cellule de cadres. Les officiers sont choisis avec précaution pour que la sécurité soit intacte, en général de 5 à 7 personnes. Les membres du noyau créent ensuite de nouvelles sections ou cellules, spécialisées dans certains activités de résistance :

  • Sections opérationnelles : propagande, résistance passive, sabotage mineur (comme les accidents du travail ou les dysfonctionnements de matériel), sabotage majeur (groupe mieux équipé et entraîné), et activités paramilitaires.
  • Sections de soutien : communication interne, sécurité, réception, accueil, stockage et distribution, transport, comptabilité, recrutement, soins médicaux, et mesures d’urgence (cachettes et refuges).

 

 

Le recrutement se fait uniquement sur base des besoins, les personnes sont recrutées pour une mission et non l’inverse. Pour se coordonner avec la stratégie des alliés, chaque circuit, chaque cellule spécialisée est connectée avec le quartier général du SOE en limitant les communications.

Un mouvement composé de groupes diversifié est plus efficace. De même les organisations sont plus efficaces quand elles encouragent les membres à se spécialiser et à développer des compétences particulières. Le SOE a spécialisé ses officiers, son staff dans 9 domaines différents :

  1. Personnel et administration
  2. Renseignements et sécurité
  3. Opérations
  4. Logistique
  5. Plans
  6. Communication / Transmission
  7. Entraînement
  8. Gestion des ressources
  9. Liaison civile

Suivant le contexte, le staff peut varier. Par exemple l’armée britannique a accentué la partie logistique, tandis que l’IRA irlandaise a plus développé ses compétences de renseignements.

 

 

Aïe sujet difficile pour les anarchistes. Est-ce qu’un mouvement de résistance est plus efficace lorsqu’il fonctionne par pur consensus ou quand il y a une hiérarchie claire ? Quels sont les avantages et inconvénients des différentes approches ? Les choix possibles s’étalent sur un spectre qui va de l’autorité rigide d’une armée para-militaire jusqu’à la souplesse du processus de consensus. Et encore une fois, ça va vous surprendre, mais la réponse dépend de l’objectif que veut atteindre le groupe. Le spectre des prises de décision en groupe peut s’illustrer ainsi :

  • Ordonner « Voilà le problème et ce que nous allons faire. Allez le faire »
  • Vendre « Voilà le problème , et ce que nous allons faire, et pourquoi j’ai pris cette décision. Allez le faire »
  • Tester « Voilà le problème et ma solution, qu’est-ce que vous en pensez ? » et le plan peut changer
  • Consulter « Voilà le problème, qu’est-ce vous pensez qu’on devrait faire ? » écouter les idées et choisir la ou les meilleures
  • Co-créer « Voilà le problème, imaginons une solution ensemble »

Chaque partie du spectre a ses avantages et inconvénients. Plus nous sommes directifs et plus les décisions peuvent être prises, réalisées et évaluées rapidement. Et plus nous sommes participatifs plus les stratégies et organisations créées seront fortes car riches de perspectives différentes. En revanche le consensus peut prendre beaucoup de temps, ce qui devient compliqué en situation d’urgence. Et sans direction claire, un groupe peut perdre son moral et son engagement.

Voici 4 types élémentaires de prises de décisions utilisés par les mouvements de résistance.

 

Classement par rang

La structure de rang permanent avec une chaine de commande précise est utilisée par les organisations militaires et para-militaires type guérilla. Mais aussi par d’autres organisations en situation d’urgence, comme le service d’urgence d’un hôpital ou les pompiers.

Sur le terrain de bataille, dans toutes situation où il y a un risque de vie ou de mort, les décisions doivent être prises si vite que la discussion n’est pas possible. Des discussions prolongées dans un bâtiment en feu peuvent être très dangereuses. Le classement par rang permet aux personnes de se spécialiser dans un rôle pour être performantes en situation de stress intense. L’objectif et l’organisation claires maintiennent l’unité et la discipline. Et si une personne est blessée, emprisonnée ou tuée, on sait immédiatement qui doit la remplacer pour que le combat continue. La hiérarchie est souvent utilisée dans les groupes clandestins afin que toutes les informations nécessaires ne soient accessibles que par un nombre très limité de personnes.

Mais les hiérarchies, comme les anarchistes le savent très bien, ont de grands défauts, surtout lorsque la situation n’est pas appropriée. Elles peuvent renforcer certaines hiérarchies sociales (comme le patriarcat ou la suprématie blanche), elles peuvent priver le groupe d’informations et de point de vue de valeur, faire taire des contestations pourtant légitimes, etc etc.

Pour compenser, les groupes résistants qui utilisent le classement par rang essayent de nommer avec le plus de précautions possibles, de consulter au maximum, de s’expliquer. Comme les zapatistes, ils peuvent mettre en place un corps démocratique qui dirige la politique militaire.

Un autre point faible est le risque que le groupe se fasse décapiter et soit donc incapable de fonctionner.  Mais exactement comme une armée, un groupe résistant peut s’y préparer en sachant tout le temps qui doit prendre la place en cas de mort d’un officier, et être entraîné pour ça.

 

Hiérarchie dynamique ou de situations

Un groupe démocratique confie à certaines personnes une autorité spéciale dans des circonstances spécifiques. Ainsi le groupe peut prendre les décisions de façon participative tout en laissant la possibilité de réagir rapidement en cas d’action ou d’urgence. C’est une approche courante pour les groupes qui privilégient l’action directe comme par exemple la Coalition contre la pauvreté d’Ontario, les Deacons for Defense, les Anarchistes de la CNT espagnole, les combattantes kurdes, ou même certains pirates. Les grandes décisions et évènements sont organisés de façon démocratique, tout en déléguant une autorité spéciale et temporaire le temps d’une action, à un ou une capitaine de bataille.

 

Règle de la majorité

C’est le vote classique tel qu’on le connaît. Cette méthode simple, rapide, présente l’avantage d’être connue, et souvent considérée comme un moyen juste et légitime de prendre des décisions à des échelles diverses. La règle de la majorité peut aider à créer un consensus quand les personnes acceptent de se plier à la décision commune. Attention, si le vote est précipité, elle peut par contre exacerber les dissensions internes et provoquer une fracture du groupe. Pour donner plus de place au consensus, on peut décréter la majorité à 2/3 ou ¾ du groupe.

 

Consensus

Le groupe discute du problème jusqu’à ce que tout le monde (ou presque tout le monde) soit d’accord sur la solution. Il y a de nombreux modèles différents, plus ou moins formels ou structurés. Quand il fonctionne bien, le consensus est un processus puissant pour construire la solidarité au sein d’un groupe et trouver les solutions optimales. Dans le pire des cas, il peut devenir une énorme perte de temps qui paralyse le groupe entier sur des désaccords mineurs. Pour que le consensus fonctionne bien il faut :

  1. Que le groupe ne soit pas trop grand pour que chacun puisse s’exprimer.
  2. Que les membres partagent des objectifs et opinions similaires.
  3. Que tous les membres soient sincèrement intéressé·es par la discussion, car ce mode de décision peut être saboté facilement.
  4. Que les membres aient l’habitude de ce modèle
  5. Et enfin il faut du temps disponible

 

Le consensus peut dans certains contextes être utilisé à des très grandes échelles, comme par exemple le mouvement des sans-terre au Brésil, qui utilise le consensus par petits groupes décentralisés réunissant au total 1,5 millions de membres. Le consensus est un merveilleux outil qui peut néanmoins être mal utilisé, au mauvais moment. Comme par exemple entre des gens qui ne se connaissent pas, dans une situation risquée. De plus, comme le consensus nécessite beaucoup de temps disponible, il peut  exclure de la participation ou décourager les personnes qui n’ont justement pas tout ce temps devant elles.

Pour résumer la tension entre consensus et autorité : il ne faut pas être dogmatique, il n’y a pas qu’un seul mode de décision possible et acceptable. Il y en a plusieurs, qui dépendent des situations particulières.

 

 

Du plus ouvert au plus fermé, le spectre des possibilités s’étend comme suit ;

  • groupe totalement ouvert
  • possibilité de refuser ou expulser des membres
  • filtrage des membres
  • membres sur invitation seulement
  • clandestinité totale

Une organisation radicale qui est totalement ouverte ne reste en général pas radicale très longtemps après avoir connu un certain succès et l’arrivée de nouveaux membres. C’est le problème constant du plus petit dénominateur commun. D’un autre côté, une organisation résistante qui exclue trop risque de rester petite et isolée. Le plus important est de choisir le juste milieu en fonction des tactiques du groupe, de sa philosophie et du contexte politique.

Les cellules clandestines sont des groupes émotionnellement très éprouvants pour les membres, entre anxiété, solitude et ennui. Pourtant voici pourquoi l’action clandestine peut être nécessaire pour un mouvement de résistance :

  • Offrir un refuge, une évasion aux personnes persécutées
  • Se protéger soi-même de la persécution politique, religieuse ou sociale
  • Obtenir des informations confidentielles, des renseignements sur l’ennemi
  • Pour partager ces informations, faire de la propagande, créer de l’agitation
  • Pour organiser une libération non-violente quand le groupe est considéré illégal
  • Et évidemment pour employer l’action directe, les sabotages, etc

Bien sûr, la majorité d’entre nous ne s’impliquera dans un groupe clandestin, mais pourquoi est-ce important que tout le monde en entende parler ? Parce que tout le monde au sein d’un large mouvement de résistance doit comprendre que les mouvements bénéficient d’une diversité d’approches différentes, et que ces mouvements peuvent être renforcés grâce à l’existence de cellules clandestines. L’histoire de la résistance clandestine est pertinente et intéressante, elle peut nous inspirer et nous apprendre.

Au vu de l’accélération de la surveillance et de la répression, il se pourrait que cette question nous concerne de plus en plus personnellement. Pour des raisons de sécurité, les groupes clandestins prennent du temps à se constituer. Ces réseaux doivent être construits bien avant qu’une urgence se présente pour le mouvement. Dans le chapitre suivant, nous verrons la complexité entre organisation clandestine et à visage découvert.

 

 

Est-ce que les groupes sont plus efficaces quand ils jouent le jeu des dominants pour avoir l’air respectable, ou bien quand ils font tout leur possible pour perturber le système de pouvoir ? William Gamson confirme la supériorité des groupes qui choisissent la deuxième option : la résistance. Utiliser des tactiques indisciplinées pour perturber, discréditer, embarrasser les opposants augmente les chances de succès.

Bien sûr, il est difficile d’atteindre un objectif quand il est révolutionnaire. Mais dans tous les cas, une approche militante avec un but ambitieux offre un plus grand pouvoir de négociation, de provoquer des concessions. Gamson conclue qu’un groupe efficace idéal serait militant, prêt au combat, bien organisé, avec des objectifs clairs. La finalité devrait être radicale, avec un objectif à court-terme à la fois dans lequel s’investir, en rejetant les limites institutionnelles de la révolte « respectable ».

Que plusieurs groupes soient « en compétition » pour le même objectif n’apporte pas vraiment de différence. En revanche quand ces groupes ont des niveaux différents de militantisme, les modérés ont tendance à avoir plus de succès au dépend des militants. Les groupes qui ont recours à des destructions matérielles ont un taux de succès beaucoup plus élevé, et ceux qui refuse d’utiliser l’auto-défense quand ils se font attaquer ont un succès négligeable dans cette étude.

Une opinion souvent répandue à gauche comme quoi la « violence » serait le dernier recours d’un groupe inefficace qui accélère son échec en augmentant la répression et l’hostilité à son égard. Les conclusions de l’étude vont à l’inverse de cette croyance : L’usage de la «  violence » naît au contraire d’une impatience créée par la confiance en soi-même et par une efficacité croissante. L’usage de la violence par un groupe n’est donc pas un signe de faiblesse du groupe mais un signe de faiblesse de l’ennemi. La violence ne garantit pas la victoire, mais ne l’empêche presque jamais.

 


 

Les groupes efficaces rejettent souvent les normes de ce qui est considéré comme une manifestation acceptable. Mais cela ne veut pas dire qu’ils rejettent toute forme de code de conduite, qu’ils ont pour seul but de transgresser tous les interdits. D’ailleurs les groupes de résistance ont souvent respecté des codes moraux stricts. Ces codes peuvent concerner la définition d’une bonne conduite, l’éducation politique, la sécurité, la loyauté, l’organisation etc.

 

D’autres facteurs organisationnels

 

Les groupes qui viennent de milieux aisés ou influents ont un taux de succès légèrement plus élevé que les plus pauvres mais ont aussi plus de risques d’être cooptés. Les groupes qui ont mené leur lutte pendant des périodes de guerre ou de crise économique ont considérablement augmenté leur chance de succès, à condition de s’être établis et préparés avant la crise pour pouvoir profiter de celle-ci et déstabiliser le pouvoir en place. La crise peut aider à mobiliser temporairement les personnes, mais pas à organiser. Rien ne peut remplacer le travail de construction de groupes, d’analyses radicales et d’entraînement, les périodes de crise peuvent être très dangereuses pour les mouvement peu ou pas organisés.

 

Organisations complémentaires au sein d’un mouvement

 

Pour conclure cette partie, on peut voir qu’il existe de nombreux modèles organisationnels différents. Ils peuvent tous être des outils efficaces et puissants pour un changement radical s’ils sont utilisés de façon appropriée.

 

Une grande organisation de masse modérée, alliée à des petits groupes militants, peut à la fois mobiliser de nombreuses personnes et couvrir une large gamme de tactiques. Une organisation non structurée et décentralisée (comme Occupy) aura du mal à projeter des actions militantes, mais elle peut politiser les personnes qui viendront rejoindre les rangs d’organisations plus structurées (comme les Deacons for Defense). Et les petites organisations décentralisées et ouvertes sont parfaites pour le travail de propagande, afin d’éveiller les consciences des personnes qui intégreront des communautés militantes.

 

 

Parfois, certains groupes comme Act Up couvrent une large gamme de tactiques combinées (action directe, désobéissance, influence sur les grands médias, images chocs etc.). Ils arrivent à être suffisamment organisés sans être rigides pour servir de refuge, d’incubateur à militantisme. Depuis cette base, des groupes affinitaires se forment, se détachent, projettent des actions,  puis réintègrent le groupe. Pas forcément besoin de choisir un modèle standard, une organisation définitive et dogmatique, les mouvements les plus forts sont constitués de plusieurs groupes qui se complètent les uns les autres, pour couvrir l’ensemble du spectre de résistance.

 

 

Chapitre VI. Sécurité

 

Les mouvements de résistance menacent le pouvoir et le fonctionnement d’un système d’exploitation établi. Les puissants essayeront toujours de les infiltrer, de les attaquer et de les détruire. Voici de précieux outils pour se protéger.

 

Pare-feu

 

Les mouvements de résistance se protègent grâce à un pare-feu entre organisation à visage découvert et organisation clandestine. Les groupes à visage découvert peuvent communiquer et mobiliser un grand nombre de personnes, et se protègent en agrandissant leur soutien dans la population.

Les groupes clandestins ont d’autres objectifs, comme fuir la persécution, publier certains contenus, l’action directe etc. Ils ont besoin d’une organisation différente, basée sur le secret et des pratiques sécuritaires, le mélange des deux peut être dangereux et contre-productif. Pour éviter l’infiltration, les membres d’un groupe de résistance à visage découvert ne peuvent pas être simultanément membre d’une organisation clandestine.

 

Culture de sécurité

 

La culture de sécurité est un ensemble de bonnes pratiques pour augmenter la sécurité des groupes politiques à visage découvert face à la répression, tout en évitant la paranoïa excessive qui peut paralyser. La règle de base consiste à ne pas demander ou fournir d’informations autrement que sur le strict minimum nécessaire.

En public ou en privé :

  • Ne parlez pas de votre implication ou d’une autre personne dans un groupe clandestin
  • Ne parlez pas de votre désir ou celui d’autrui de rejoindre un groupe clandestin
  • Ne demandez pas aux autres s’ils ou elles sont membres d’un tel groupe
  • Ne parlez pas de votre participation ou celle d’autrui à des actions illégales
  • Ne parlez pas de plans d’une future action dont vous avez connaissance
  • Ne mentionnez pas d’horaires, lieux ou personnes spécifiques
  • Ne parlez surtout pas aux agents de la police ou du gouvernement
  • Ne laissez pas la police entrer chez vous sans mandat
  • En cas d’arrestation, ne dites rien à part votre nom, prénom, adresse et date de naissance.

 

Trois exceptions où parler d’actions illégales peut être acceptable :

  1. Pour planifier des action avec un groupe affinitaire de façon sécurisée
  2. Après arrestation et condamnation en faisant attention à ne pas incriminer d’autres personnes
  3. Dans des communiqués prudemment anonymisés

 

Vous pouvez

  • Faire la promotion active de la résistance militante radicale de façon générale
  • Vous renseigner sur les méthodes de la police, ses pressions, ses interrogatoires, etc
  • Combattre les comportements à risques (les potins, les rumeurs, les questions inappropriées, les mensonges pour se vanter, l’usage de drogues etc)

 

N’oubliez pas que l’État de droit est une farce, que la loi est un outil de domination et que les agents de police sont autorisés à bluffer, à vous menacer etc. Les flics n’ont pas à s’identifier, ils sont même obligés de vous mentir pour faire leur travail, ils sont entraînés à vous faire craquer. Les informations dont ils disposent proviennent souvent de témoignages, alors ne parlez pas.

La paranoïa à l’intérieur du mouvement et les accusations non fondées peuvent parfois être plus douloureuses et dommageables que la répression elle-même. Les fausses accusations peuvent mener à la mort de certaines personnes. La sécurité est  plus une question de comportement que de personne, il vaut mieux s’en prendre au comportement plutôt que d’accuser sans preuve.

Une bonne pratique protège les informations dangereuses même en présence d’agents infiltrés. Se méfier du sexisme, du racisme, et de tous les comportements abusifs qui sont utilisés par les indic pour détruire les groupes. Si quelqu’un compromet la culture de sécurité, parlez-en en privé avec tact, partagez des informations. Ne laissez pas ces comportements devenir des habitudes, exclure si nécessaire.

La Culture de sécurité augmente notre sécurité mais ne l’assure pas totalement. N’importe quelle action contre le pouvoir en place peut nous mettre en danger. Le but de la résistance n’est pas d’être le plus prudent possible mais le plus efficace possible. Les plus prudent·es sont celles et ceux qui ont le plus de chance de survivre mais généralement, c’est la seule chose qu’ils et elles ont achevé.

 

Faire profil bas

 

Les personnes qui font la promotion de l’action clandestine veulent maximiser leur visibilité, par contre celle qui veulent s’engager dans des actions clandestines risquées essayent de faire profil bas. Elles évitent d’attirer l’attention en se cachant sous une couverture personnelle inoffensive. Elles gardent une apparence discrète, ordinaire, en règle, bien rangée. Si ces personnes font la promotion de la résistance sur internet, elles utilisent des noms alternatifs, cachent leur IP, leur identité.

Les réseaux sociaux comme Facebook sont souvent évités par la résistance clandestine car ils fournissent à la police des données sur les connexions entre militant·es. D’une manière générale, attention aux informations sensibles et personnelles en ligne car les activistes sont souvent harcelé·es. Ceci dit, tout le monde ne doit pas faire profil bas, il est d’ailleurs important que beaucoup de personnes fassent la promotion de la résistance sous toutes ses formes.

 

Communication prudente

 

Pour les groupes à visage découvert, partir du principe que chaque communication est potentiellement surveillée, ou qu’un indic est présent dans les grands rassemblements. Les informations sensibles peuvent néanmoins être cachées pour garder la surprise lors d’une action.

Les groupes clandestins utilisent un niveau bien plus élevé de sécurisation des communications, par exemple en réduisant au minimum et cryptant les communications, en utilisant des codes. D’une façon générale, en dire le moins possible, ne pas écrire, ou alors de façon codée ou banalisée, un prénom vaut mieux qu’un nom, et une lettre vaut mieux qu’un prénom.

 

Sélection

 

Des procédures de sélection peuvent être mises en place lors du recrutement pour tenir à l’écart ou exclure les membres qui ont des comportements destructeurs, les agents infiltrés, ou les personnes qui n’inspirent pas confiance.

 

Compartimentage

 

Dans un groupe à visage découvert, tout le monde est susceptible de se connaître, et c’est un avantage pour se soutenir, s’encourager, et partager des informations. La protection des informations sensibles se fait grâce à une bonne culture de sécurité (comme sur le graphique 6-1).

 

En revanche une organisation clandestine a besoin d’une protection adaptée aux risques plus élevés de répression. Pour éviter que toute l’organisation tombe comme un jeu de dominos quand une personne est compromise, le réseau est compartimenté en petites cellules de 2 à 10 personnes maximum. Si une cellule se fait infiltrer par la police, l’organisation n’est pas en danger car l’identité des autres cellules est préservée. Les cellules font très attention à la manière dont elles communiquent avec d’autres cellules et avec les groupes à visage découvert (plus de détails dans le chapitre 7)

 

Sécurité opérationnelle

 

Pendant les actions, les groupes à visage découvert peuvent se protéger grâce à des observateurs qui filment la scène, en gardant secret le plan d’une marche jusqu’au dernier moment, en écoutant les communications radio de la police. Les groupes clandestins ont d’autres mesures de sécurité comme le nettoyage des empreintes, les postes de guet, ou les plans de secours.

 

Contre-intelligence

 

Les activistes doivent aussi activement réfléchir à la défense de leur groupe en étudiant l’histoire et l’actualité pour comprendre comment les mouvements sont neutralisés par le pouvoir. Certains schémas se répètent et peuvent inspirer une réponse appropriée. (plus de détails au chapitre 9)

 

Sécurité grâce au nombre

 

Les groupes qui assurent leur sécurité seulement grâce à une sélection drastique des membres risquent d’être isolés, et donc des proies faciles. Une des clés pour la sécurité du groupe est de fortifier le mouvement, de s’assurer le soutien de personnes très variées, plus difficile à contenir et réprimer. Les groupes à visage découvert augmentent leur sécurité grâce à de fortes connections, grâce à la solidarité, et pas grâce à l’isolation.

 

Soin pour les autres

 

Être attentif aux autres, prendre soin de nos camarades est souvent l’outil de sécurité le plus important sur lequel on doit mettre l’accent. Ce souci pour autrui manque malheureusement trop souvent dans les milieux militants, pourtant agir avec soin et amour pour nos camarades et camarades potentiels constitue un impératif révolutionnaire absolu.

 

Quatre histoires différentes

 

Tous ces conseils, toute cette partie sur les outils de sécurité peuvent paraître un peu abstrait. Aric McBay dans la suite du livre passe en revu 4 histoires différentes, 4 mouvements de résistance, au regard de leur utilisation, bonne ou mauvaise, des outils de sécurité. C’est extrêmement édifiant mais pour faire court je ne peux pas développer dans ce podcast et je vous encourage vraiment à lire le livre si vous pouvez. Les quatre mouvements étudiés sont

  • Le congrès national africain en Afrique du Sud
  • Le Black Panther Party américain
  • Le Weather Underground, collectif antiraciste et anti-impérialiste
  • Le Green Scare, ou Peur Verte, qui rassemble des groupes proches de ALF, ELF, Earth First etc.

On y comprend à quel point il est absolument vital de bien séparer activisme clandestin et à visage découvert, de faire profil bas pour les activistes clandestins. Utiliser les plus grandes précautions pendant les opérations est inutile si les cellules ne sont pas correctement compartimentées. Le niveau de sécurité est égal au maillon le plus faible, et c’est la collaboration avec le gouvernement qui incrimine le plus souvent les membres d’un groupe (c’est à dire quand un membre balance ses camarades pour éviter la répression).

La police ment, les résistants ne devraient jamais coopérer. Il ne faut pas non plus parler d’actions illégales passées avec d’anciens camarades qui ressurgissent plusieurs mois ou années plus tard, ils sont peut-être devenus des informateurs. De cette étude l’auteur dégage 3 leçons essentielles :

  1. C’est incroyable comme les règles de bases de sécurité sont très souvent ignorées par les jeunes mouvements alors qu’elles sont quasiment applicables à tout mouvement de résistance. C’est comme s’il fallait systématiquement passer par un désastre au niveau sécurité avant de se mettre à y réfléchir sérieusement.
  2. Ces outils, quand ils sont utilisés de travers, peuvent être très dommageables pour les activistes. Des règles de sécurité excessives ou mal employées isolent les groupes, empêchent les alliances possibles, et provoquent des comportements abusifs à l’intérieur du groupe. De nombreux groupes à visage découvert s’essoufflent et disparaissent car leur paranoïa empêche d’accueillir les nouveaux membres et dégoutent les membres existant·es. Une paranoïa excessive est un vrai obstacle qui entrave la résistance et qui peut être exacerbée par le gouvernement.
  3. Chaque mouvement contient une forme de comportement abusif ou simplement de la méchanceté entre les membres. Et ce comportement est souvent légitimé par une mauvaise conception de la Culture de Sécurité. C’est tragique car les mouvements ont à la fois besoin d’une sécurité stricte, mais aussi de soin les uns envers les autres.

 

Les personnalités difficiles

 

Comme déjà évoqué, quand des personnes censées être des alliées sont hostiles, destructives, ou carrément abusives, cela présente un plus grand danger pour le groupe que la répression extérieure. Pour que nos mouvements gagnent, nous devons assurer la sécurité physique et psychologique de nos camarades.

C’est un schéma trop récurrent pour être ignoré : Les personnes destructrices sont parfois impossible à distinguer de policiers infiltrés (à part que les flics sont payés pour faire ça). Elles peuvent être des organisateurs agressifs, dominateurs, misogynes, qui incitent au conflit et quelquefois des agresseurs sexuels. Mais les autres ferment les yeux sur ces comportements car ces personnes ont l’air impliquées, dévouées pour la cause.

Qu’ils fassent fuir les femmes, les personnes LGBT, qu’ils forcent les activistes à parler des agressions plutôt que des actions pendant les réunions, ou qu’ils créent des disputes au sein des groupes… rien ne ralentit plus la construction d’un mouvement qu’un misogyne. Pas seulement les insultes, les viols ou les coups, mais même les comportements dominants plus subtils comme l’arrogance, ou le refus de laver sa vaisselle renforcent les inégalités. Les comportements abusifs ne doivent pas être tolérés mais combattus.

Mais ce qui est compliqué c’est que toutes les personnes difficiles ne sont pas forcément abusives. Et certaines de leur qualités en tant que résistantes peuvent être dommageable pour le groupe si elles ne sont pas contenues. Ce sont souvent les femmes et/ou personnes racisées qui connaissent mieux ces situations, mais c’est le rôle de tout le monde de s’en occuper. Voici quelques conseils pour jeter les bonnes bases.

  1. Fermement établir des normes communes. Faites clairement savoir que les membres doivent se traiter avec respect et que les comportements oppressifs ne sont pas tolérés, par exemple dans une charte, dans un règlement interne. Si un problème surgit, intervenez rapidement avant qu’il ne devienne une habitude.
  2. Ateliers anti-oppression. Proposez à un maximum de membres des ateliers pour prévenir ce genre de comportement, et intégrer ces acquis dans les pratiques de groupe. Parlez-en dans des groupes non-mixtes pour faire ensuite progresser tout le groupe.
  3. Introspection. Parfois la personne difficile, c’est vous. Eh oui, même si c’est difficile à accepter. Réfléchissez à la fréquence à laquelle vous prenez la parole, la place que vous prenez, et aux privilèges qui font que vous avez tendance à commander (privilège blanc, hétéro, homme, de classe etc) . Demandez à des amis proches ce qu’ils en pensent, et pas juste pour vous faire plaisir. Certains groupes proposent de recevoir des commentaires anonymes sur votre attitude.
  4. Facilitation. La majorité des gens est bien intentionnée et prête à prendre des décisions par consensus. Mais il y a toujours les quelques éternels individus difficiles, narcissiques, chicaniers, qui rendent ce processus compliqué. La monopolisation de la parole, les blocages, le passif-aggressifs sont des comportements qui peuvent être réglés en utilisant des outils de facilitation, de médiation, de résolution de conflit.

Quand le comportement persiste

 

Parfois le problème est trop profond pour être réglé rapidement au cours d’une réunion, il peut découler d’un traumatisme, d’addictions, ou de troubles mentaux. Parfois ces personnes difficiles sont réellement de bonnes personnes. Mais elles tirent vers le bas l’ensemble des membres, et c’est au-delà des compétences et des objectifs du groupe. Les bonnes personnes, épuisées, vont se mettre à quitter le groupe, et la personne corrosive va prendre de plus en plus d’importance. Il faut briser le cercle vicieux avant que le groupe tourne à l’eau de boudin .

Nous devons agir avec empathie et soutien émotionnel, apporter de l’aide, tout en gardant à l’esprit que les graves problèmes de santé mentale ne seront pas résolus au cours d’une réunion d’un groupe de résistance. Un groupe de résistance n’est pas le lieu idéal pour les thérapies, pas plus que pour les opérations chirurgicales à cœur ouvert.

Certaines personnes sont sociopathes, souvent des hommes, et ils sont très attirés par les groupes militants. Ils agissent de façon impulsive sans se soucier des conséquences pour les autres ou pour eux-mêmes. Ils peuvent mentir, voler, se battre, mettre en danger tout le monde. Les activistes doivent savoir que certaines personnes de ce type changeront extrêmement difficilement de comportement. C’est difficile à admettre quand on rêve d’une société idéale où tout le monde participe joyeusement aux décisions, sauf que ces personnes n’éprouvent aucun remords à transgresser les consensus, à trahir.

Si vous pensez vraiment qu’une personne est un policier ou un informateur, nous verrons que faire dans le chapitre 9. S’il s’agit d’une aggression ou d’une menace nous verrons ça dans les Ressources supplémentaires. Dans les autres cas, voici quelques conseils

 

Escalade de la réponse

D’abord répondre par un bon comportement personnel. Puis par un argument raisonné. Et enfin si le raisonnement n’a pas marché les deux premières fois, répondre par un comportement aussi pénible que celui de la personne, sans colère ni haine ni culpabilité.

 

Soyez direct et donnez le bon exemple

Essayez de vous approcher de la personne qui pose problème, peut-être avec l’aider d’un ou d’une médiatrice. Parlez-lui directement du problème de façon franche, sans violence et ce que vous espereriez voir changer. Utilisez des phrases comme ‘Je sens que’, sans être dramatique, en restant calme. Restez favorable et bieveillante avec la personne pour que la situation du groupe s’améliore.

 

Sélection

Plutôt que d’avoir un groupe totalement ouvert, essayez de choisir des personnes qui pourront bien travailler ensemble en laissant de côté les personnes corrosives. Grâce à une méthode d’invitation ou d’évalaution ou de sélection. Si ce n’est pas possible, structurez le groupe de façon à ce que les personnalités difficiles ne puissent pas empêcher les autres de travailler.

 

Fixez des barrières claires avec des conséquences.

Si malgré ces difficultés, vous trouvez que ça vaut la peine de travailler avec une personne difficile car elle a beaucoup de qualités, fixez des règles claires. Dites lui que bien que vous appréciez ce qu’elle apporte, ce n’est pas acceptable qu’elle soit méchante avec les autres, domine la discussion etc. Avertissez avec tact, respect, mais fermement qu’en cas de transgression, elle devra quitter la réunion ou le groupe.

 

Exclusion

Si vous avez suivi les conseils du chapitre Recrutement, votre groupe dispose d’un processus d’exclusion, il suffit de le suivre. Sinon, parlez aux autres membres du groupe et obtenez un « mandat » pour faire partir la personne. Ce n’est pas un truc marrant à faire, surtout quand on veut être le plus inclusif possible. Bien sûr être inclusif c’est accueillir les personnes d’horizons différentes, racisées, de différentes religions, sexe, orientation sexuelle, façon de penser etc. Mais être inclusif ce n’est pas accueillir les personnes qui empêchent le groupe de fonctionner correctement.

C’est difficile à admettre mais dans tout mouvement, certaines personnes sont des atouts, d’autres sont des charges et il arrive qu’une seule personne soit suffisamment toxique pour détruire le groupe entier. Cela peut même devenir un sérieux problème pour tout le mouvement : si un ou une activiste se fait insulter, humilier, attaquer, trahir, son expérience dans les milieux militants peut la décourager pour des années ou pour toute sa vie. Au contraire si nous maintenant notre organisation accueillante et sûre, nous serons récompensés par la venue de nouveaux membres passionnés. Il s’agit de l’outil de sécurité le plus puissant dont nous disposons.

 

Voilà la fin de ce deuxième épisode consacré à l’ouvrage Full Spectrum Resistance d’Aric McBay. Nous avons vu jusqu’ici pourquoi la résistance est nécessaire, les facteurs clé pour rendre un mouvement efficace, comment recruter, s’organiser et rester en sécurité.

Merci d’avoir écouté et merci à l’auteur pour l’autorisation de mettre en ligne ce podcast. Cette deuxième partie était un peu plus longue, mais pas exhaustive car le livre est riche d’exemples. Dans le prochain épisode, nous verrons comment communiquer, prendre d’assaut les grands médias, comment collecter des informations sur nos ennemis, et comment se protéger de la surveillance et des infiltrations.

N’hésitez pas à partager ce podcast ou article si vous l’avez trouvé intéressant. Vous pouvez retrouver l’intégralité de l’ouvrage Full Spectrum Resistance sur www.fullspectrumresistance.org. Et j’ai une bonne nouvelle, les deux tomes seront traduits en français et publiés aux Éditions Libre en 2020.

Courage à toutes et à tous. À bientôt.

 

 

4 Comments
  • Irène
    Posted at 16:28h, 13 août Répondre

    Sacrée boîte à outils ! C’est une bonne matière à réflexion et ça incite aussi à remettre en cause des modèles auxquels on est parfois trop habitués. Par contre j’ai l’impression que parfois l’auteur part du principe qu’un leadership de quelques personnes officiel ou officieux est inévitable voire souhaitable non ? Alors qu’il me semble que le leadership peut émaner du collectif, si des mandatés sont choisis pour une certaine durée, ça fait partie de leur mission d’impulser, d’équilibrer les rôles etc

    • stagiaire floraisons
      Posted at 00:32h, 14 août Répondre

      Si j’ai bien compris l’auteur, il dit que le leadership arrive très souvent, presque inévitable. Et que nier cet aspect ne protège pas notre groupe de l’existence de leader mais au contraire d’absence de régulation/limites/mandats etc de leur position, et aussi de leur remplacement en cas de défaillance ou autre. Pour mettre en place ces limites ça peut être le mandat dont tu parles, mais des choses aussi simples qu’un code de conduite, ou une éthique de la parole par exemple pour empêcher que toujours les mêmes personnes accaparent la parole pendant trop longtemps dans les réunions.

  • M
    Posted at 14:06h, 15 août Répondre

    Bonjour, merci pour votre travail ! Chaque phrase des podcasts est passionnante, et c’est très agréable à écouter.
    Pourriez-vous mettre les articles en PDF pour pouvoir les télécharger facilement, pour les diffuser ou pour les imprimer, s’il vous plaît ? (Et aussi, pourquoi pas, les mettre également en page en format infokiosque, mais c’est plus de taf).
    Merci !

    • stagiaire floraisons
      Posted at 23:37h, 15 août Répondre

      Merci. Oui c’est pas la première fois qu’on nous demande, on pense à faire un format pdf et infokioske (le plus gros du boulot a déjà été fait). On va juste demander l’avis de l’auteur avant, et si c’est validé on mettra tout ça en téléchargement.

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